Peut-on choisir ses formes de vie?

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« Je travaille, mais j’ai envie d’aller à la taverne. »
Gilles Deleuze citant Leibniz

La notion de « forme de vie » a son origine dans la philosophie du langage de Wittgenstein. Chez celui-ci, elle signifie principalement que le langage n’existe que dans ses usages, et que ceux-ci sont solidaires d’un ensemble d’expériences qui sont plus déterminantes que les structures ou les règles générales a priori qui les conditionnent. La notion est résolument pragmatique. Ainsi, le langage est une forme de vie au sens où sa signification dépend intimement des différents contextes de communication et des activités diverses réalisées en commun. La notion apparaît le plus souvent au pluriel formes de vie, car elle renvoie la production du sens aux gestes quotidiens qui s’enchaînent sous la force de la répétition et de l’habitude. Le langage condense la syntaxe de la vie, il en fait sa substance. C’est pourquoi il représente l’un des principaux lieux d’où l’on peut interroger, critiquer et remettre en question nos formes de vie.

L’analyse des formes de vie ne se cantonne pas au seul domaine du langage. Elle cherche à distinguer, dans l’expérience ordinaire, les manières d’agir et d’être communes à des individus de celles, générales, que l’on attribue aux hommes ou aux êtres vivants. Or, l’expression de ces manières doit être conçue sous la forme de mouvements, de parcours, ou encore sous la forme iconique ou affective. Interroger nos formes de vie, c’est réfléchir aux gestes les plus banals que nous faisons tous les jours sans vraiment avoir conscience que nous les faisons tous en même temps : consulter sa page Facebook dans le métro, retirer de l’argent dans un guichet automatique, consommer des produits bio, travailler sur son ordinateur portable dans un café, écouter un vinyle, aller dans le Sud, se brancher sur une playlist indie pendant que l’on concocte un chili con carne ou une recette fancy vue à la télé ou extraite d’une page web, se préparer à participer à la prochaine manif, relaxer en regardant une série de HBO, être profondément affecté par les photographies du World Press Photo, avoir envie de rédiger une lettre d’opinion pour dénoncer le dernier décret de Donald Trump ou de reprendre la nouvelle du jour que tous ses amis réels ou virtuels ont déjà largement diffusée, etc. Des gestes comme ceux-là sont bien entendu indénombrables ; cependant, certains d’entre eux sont faits avec une telle régularité, ici et là, chez les uns et les autres, qu’il en émane un air de famille, comme le dirait Wittgenstein. Ils donnent un sens aux identités sociales et culturelles, individuelles et collectives ; et bien qu’ils se communiquent par le langage, ils s’expérimentent, s’entendent, se voient d’abord dans le rythme de nos volontés, nos désirs, nos états d’âme.

On pourrait rapprocher les formes de vie de ce que l’on appelle les « productions de subjectivité », ce qui nous permettrait de les concevoir à la manière des « subjectivations » ou des mondes singuliers qui forment les sujets. Dans une perspective plus politique, les formes de vie sont assimilables aux processus collectifs qui expriment un assujettissement social auquel seul un mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire une série de gestes qui ne se reconnaîtrait aucun air de famille, pourrait échapper. Mais l’invention d’une forme de vie, d’une forme de vie à soi, peut-elle s’imaginer autrement que comme une œuvre d’art ? Rien n’est moins sûr !

Nous nous sommes donnés comme objectif d’analyser la manifestation des formes de vie dans des essais, récits et pièces de théâtre pour voir comment ils questionnent notre capacité d’avoir prise sur les séries de gestes que nous posons tous les jours, en évitant de nous en remettre aux déterminismes politiques, sociaux, moraux, économiques, psychologiques, etc. La question peut paraître insignifiante à plusieurs égards, mais à travers ces lectures nous avons voulu savoir si nous étions en mesure d’imaginer ce que signifie choisir ses formes de vie.