L’art du roman aujourd’hui

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Jusqu’à l’époque du nouveau roman, on pouvait encore parler de mouvements littéraires ou d’écoles. Mais qu’en est-il aujourd’hui à l’heure où, selon Pierre Jourde, « toutes les limites ont été franchies depuis longtemps » (La littérature sans estomac)? À l’éclosion remarquable de l’art romanesque au cours du XXe siècle a fait suite une guerre de tranchées entre le roman intellectuel et esthétique et le roman populaire ou de masse. Le roman d’aujourd’hui, quant à lui, semble plutôt unir ces deux types de fictions.

Robert Scholes le nomme « roman métafictionnel »,David Lodge parle plutôt de « roman problématique »,ou plus précisément de « fiction hybride », et Italo Calvino le désigne par le terme « hyper-roman », mais on constate somme toute que les frontières du roman semblent effectivement s’élargir, se mondialiser. À notre époque dite « médiatique » par excellence, le romancier est partie prenante du rouage des communications; il devient d’office le représentant d’un produit de vente sur le marché mondial. Dès lors, comment faire pour « survivre », pour se distinguer, dans la mer actuelle de publications?

Dans sa réflexion sur cette difficulté des romanciers contemporains à innover, Carlos Fuentes précise, dans sa Géographie du roman publiée en 1997, que « le problème est passé de la question : “Le roman est-il mort?” à la question : “Que peut dire le roman qui ne peut être dit d’aucune autre façon?” ». Or, c’est justement à cette question qu’avait tenté de répondre Italo Calvino dans des essais posthumes publiés en 1988 sous le titre « Leçons américaines. Six propositions pour le prochain millénaire » et réédités récemment avec un appendice dans Défis aux labyrinthes. Ces « Leçons » servent ici de point de départ à notre réflexion portant sur les différents chemins spécifiquement romanesques, tracés dans l’espace ambigu de la frontière imaginaire entre deux millénaires. Le roman actuel s’emploie à préserver, à détourner et à renouveler certaines valeurs littéraires telles que, entre autres, la légèreté, la rapidité,l’exactitude, la visibilité, la multiplicité ou laconsistance, ces valeurs n’excluant jamais, soulignons-le avec Calvino, leurs contraires. D’ailleurs, en continuité avec ce dernier, David Lodge affirmait dans« L’écrivain aujourd’hui : toujours à la croisée des chemins? » (À la réflexion) : « Nous connaissons aujourd’hui une situation littéraire sans précédent où tout est possible, où rien n’est exclu. »

C’est donc dans une perspective internationale — traitant de romanciers des États-Unis, de la France, du Québec, du Chili et de la Belgique — que ce dossier cherche à explorer plus précisément les voies actuelles et novatrices qu’emprunte le roman et à voir si on ne peut pas dégager et esquisser d’ores et déjà quelques « tendances » marquantes du roman en ce début du XXIe siècle, « tendances » de cet art pris entre la mémoire du passé et un inextinguible désir d’innover qui flirte parfois dangereusement avec l’oubli.

Ainsi, Jean-François Chassay constate que certains romans états-uniens « interrogent les frontières des genres » en entremêlant parfois l’autobiographie, l’analyse littéraire et le bildungsroman, tandis que Dominique Viart, qui se penche sur certains romans français, s’attache à définir le caractère conscient de fictions qui « se saisissent de questions critiques ». Luc Labbé fait ressortir les liens qui unissent actuellement la figure du dictateur à celle du bouc émissaire et, surtout, comment, en tant que défenseur de la liberté d’expression, le roman peut à son tour devenir dictatorial. De son côté, Catherine Mavrikakis, à la lumière d’un roman d’Yves Gosselin, s’interroge sur le silence qui plane sur « l’in-su » du nazisme et de l’extermination des Juifs et dévoile l’abîme insensé entre la vie personnelle et le drame collectif. Ching Selao nous propose deux romans, ceux d’Émile Ollivier et de Fulvio Caccia, hantés par l’oubli, le vide, la mort et l’incertitude propres au « grand retour » impossible du roman de l’exil de ce début de siècle; Emmanuelle Tremblay esquisse un portrait du roman latino-américain, miné par l’errance et la violence de l’Histoire, en prenant pour exemple quelques romans de Roberto Bolaño; Danielle Fournier analyse la fonction poétique du roman qui mêle ici la quête de soi, l’inquiétante étrangeté, le rêve et le désir. Enfin, Solange Arsenault s’investit dans les sombres barbaries de notre siècle illustrées par l’univers dense, inquiétant et douloureux de Marie-Claire Blais, un univers qui aborde « les dérives inhumaines de notre époque (actes terroristes, sectes suicidaires, peine de mort, racisme, sexisme, guerres, fanatisme religieux) » mais qui trouve une lueur d’espoir dans le pouvoir de l’art; et Stéphan Gibeault qualifie d’« hypertemporels » ces romans qui allient la folie du présent à l’excès souvent burlesque d’un temps de plus en plus « aplati »,menaçant de « briser l’horloge ».

Voilà donc ce à quoi se résume quelque peu l’art du roman aujourd’hui. Laissé, semble-t-il, dans le champ miné de l’ère déconstructiviste, il reprend son élan tout en étant plus que jamais lucide et sensible à son caractère indéfini, éclaté, mais également empreint d’un délire salvateur tout en étant irréductiblement ouvert, caractéristique suprême de l’art s’il en est.

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Je dédie ce dossier à Eva Le Grand qui espérait plus que tout être en mesure de le mener à terme et qui partageait avec Calvino la conviction que « la littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés ».