Au diable l’autre. Figures et logiques du diabolique

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Poser aujourd’hui la question du diable peut paraître anachronique. Même au sein du monde chrétien, l’Église tient un discours prudent à son sujet, alors qu’elle n’a pas hésité à faire reposer sur lui des siècles durant son économie du salut et sa pastorale de la peur. C’est dire qu’on voudrait en avoir fini avec Satan, personnage bien gênant appartenant vraisemblablement à d’autres croyances et d’autres mœurs. Si l’histoire du diable se révèle être une histoire des mentalités et des représentations, elle est également une histoire des corps : que ce soient les corps de ses suppôts et sorcières exécrés et brûlés, ou les corps de ses victimes, pathétiques énergumènes gesticulant sur la scène du théâtre de la possession. Toujours des corps marqués, aussi bien par le démon que par le soupçon ; de ses victimes qui, pour en être devenues les proies, ne doivent pas être entièrement innocentes, à ses adeptes qui en sont invariablement les dupes. De fait, il n’est pas étonnant que les romantiques aient voulu le réhabiliter en héros – forcément trouble – de la modernité puisqu’avec Satan, c’était l’abîme des passions humaines qui pouvait être nommé et sondé.

 

Encore maintenant, force est de reconnaître que le diable persiste et continue d’obséder, notamment dans la musique, la littérature et le cinéma, au sein de contre-cultures libertaires ou ésotériques, de discours politiques et spirituels tenus par les gourous de certains partis et certaines églises – sans oublier le domaine intime de nos peurs qui, pour beaucoup, prend encore les couleurs de l’enfer. Par conséquent, en étant toujours convoqué pour nommer ce qui fait horreur et attire tout à la fois, le diable n’est ni un cliché ni seulement un pôle d’identifications. Tout se passe comme s’il ne pouvait se penser que dans la résistance qu’il emblématise. Résistance de certains croyants pour qui la foi ne peut se vivre hors de la grammaire de la tentation. Résistance du côté de leurs ennemis ayant hissé le démon au rang de figure de proue d’une lutte menée contre une religion jugée tyrannique et oppressive. Résistance des superstitions et du surnaturel face aux chantres d’une raison et d’un matérialisme qui n’admettraient aucune zone d’ombre. Résistance des imaginaires, enfin, où il semble que le diable, en vertu du principe de transgression duquel il procède, n’ait d’autre camp que celui de sa révolte. Le topos diabolique s’avère donc protéiforme, légion : Satan Superstar !

 

Comme d’autres figures spirituelles sur le retour, le diable manifeste sans doute une dynamique globale de syncrétisme culturel et un nouvel engouement pour l’irrationnel, mais il a cette particularité qu’il fascine également en un point d’archaïsme. C’est un partenaire résolument équivoque, car ceux qui s’en réclament dans une volonté de marginalisation ou de subversion doivent souvent composer avec un ensemble de valeurs radicales, voire réactionnaires. Tout pacte avec Satan est ainsi toujours frauduleux, truqué, pacte en perversion et opération de retournement où se trouve pris celui qui croyait prendre. Déjà dans le Faust de Goethe, Méphistophélès le laissait entendre lorsqu’il se présentait comme « l’esprit qui toujours nie » et ne reconnaît rien qui ne soit aussi son contraire. Le diable est un scandale en ce qu’il n’est jamais sûr. Si bien que chaque procès en diabolisation se révèle une stratégie dangereuse qui menace à tout moment de tourner court ou, pire, de se retourner contre celui qui en use. Dire le diable, ce serait donc courir le risque de le devenir. Une fois qu’il a surgi, rien ne semble capable d’arrêter sa folle expansion dans les langues, les corps et les esprits.

 

S’agit-il, en ce cas, d’un retour du refoulé ? Car avec le diable se pose inévitablement la question de l’inconscient. Freud n’a pas manqué d’y voir le représentant des motions pulsionnelles inhibées. C’est que le monde a besoin d’un Autre à redouter, à haïr, et dans lequel, parfois, se reconnaître, notamment lorsqu’on devient soi-même l’objet de la haine d’autrui. L’Adversaire de l’un est forcément le Tentateur de l’autre. Chaque diable nous renseigne ainsi sur une histoire subjective du mal. Or ce qui est y désigné comme le mal, quel que soit le nom qui lui est d’ailleurs assigné, se trouve être une altérité dangereusement proche, déjà là, voire déjà nous. À croire que rechercher toujours ailleurs la marque de cet unheimliche, étranger inquiétant car trop familier, ne vise qu’à nous épargner l’angoisse de le rencontrer en nous-même.

 

C’est que le diabolique est toujours une parole qui est venue originellement de l’autre au-dehors et qui, paradoxalement, donne la parole à cet autre au-dedans en voulant le condamner à se taire. Autrement dit, sans loi, pas de diable. Et l’inverse est aussi vrai, comme si toute légalité ne pouvait se fonder qu’à partir d’un ennemi auquel elle s’oppose en ce qu’il peut la renverser et surtout la contaminer. Ce pourquoi l’imaginaire diabolique est certes un imaginaire de la transgression, mais aussi un imaginaire de l’indistinction, du doute et de l’aporie qu’aucune vérité ne semble à même d’épuiser. Telle est la part du diable, part impensable de notre désir qui détourne et ruine toute vérité, toute autorité en prenant corps et voix pour la seule loi que notre désir se reconnaît. De sorte que le diable n’apparaît qu’à ce point de bascule où tous les systèmes, toutes les logiques et tous les discours sombrent dans le délire d’avoir voulu s’imposer pour se dire.