Tiny ‘letter-creature’: le jeu du signe dans le poème numérique performé de Jörg Piringer

01 juin 2015

Abcdefghijklmnopqrstuvwxyz (2010) est une application de poésie numérique pour écrans tactiles (iPad, iPhone), dans laquelle les lettres se donnent en spectacle, se livrent dans tous leurs états : sonore, graphique, plastique et tactile. Jörg Piringer — metteur en scène de cette performance synesthésique du signe — donne à voir, à toucher et à entendre des lettres-sons-graphèmes, «petites créatures» en suspens, soumises au bon vouloir du lecteur. Les lettres se déplacent sur l’écran selon un mode aléatoire, tels des électrons libres, sans logique kinésique évidente a priori. Elles s’offrent aux sens du lecteur interagissant de manière tactile avec les signes, ouvrent la possibilité du sens, de recréer un autre type de signification ajouté au sémantique.

Cette chorégraphie numérique des lettres opère comme un divertissement, une parenthèse ludique où les sons sont exagérés, les lettres réduites à leur simple expression graphique et le plaisir de l’alphabet réactivé. Les entités formes-sons alphabétiques sont de petits jouets offerts aux doigts et gestes du lecteur sur l’écran.

Abcdefghijklmnopqrstuvwxyz is a sound toy, a performance tool and an art work in its own right. You can play with the letter-creatures and watch and listen how they interact with each other or use them to produce soundscapes like you would with an electronic musical instrument[1].

Les mouvements-trajets des lettres créent des tableaux sonores et visuels complètement aléatoires et impossibles à recréer ou à reproduire.

Dans abcdefghijklmnopqrstuvwxyz, la logique interactive et la dynamique visuelle s’organisent selon une représentation de la loi de la gravité. Le phénomène physique constitue un modèle pour donner une trajectoire à la performance poétique.

Create and control tiny sound-creatures in the shape of letters that react to gravity or each other and generate rhythms and soundscapes. […] Abcdefghijklmnopqrstuvwxyz blends art, biology, fun and physics to create a unique, dynamic and interactive sound ecology[2].

 

 

Les centaines de traces du passage des lettres marquent l’écran et produisent une cartographie sémiotique, qui inscrit et enregistre graphiquement le processus cinétique du signe. Les empreintes graphiques resserrées et démultipliées forment des lignes de signes qui articulent visuellement un «rythme graphique», à caractère organique. Le signe n’est plus assigné à un code, qu’il soit syntagmatique, linguistique ou graphique. La lettre est animée et procède d’un mouvement organique. Dans cette perspective, la personnification du signe n’est pas innocente : la lettre devient une petite créature («letter-creatures») libre de performer sa matière. Cette expérimentation sémiotique opère selon les règles d’un jeu de hasard où le lecteur est maître des lettres et peut décider de prendre les signes et de les laisser tomber en chute libre à l’écran, gratuitement, sans motif particulier, pour voir, pour assister à ce phénomène de la vie du signe.

En ce sens, la performance à laquelle on assiste ici constitue une véritable animation sémiotique. Jeu animé miniature pour s’amuser, pour avoir du fun, comme le souligne Jörg Piringer, avec les caractères alphabétiques. Abcdefghijklmnopqrstuvwxyz fonctionne donc comme un jeu dont le signe est la vedette et le lecteur-joueur-spectateur son acolyte le temps d’une partie.

 

Abcdefghijklmnopqrstuvwxyz : un poème ?

L’interartialité de cette œuvre hypermédiatique et sa labilité générique posent inévitablement la question de sa poéticité. Dans la désignation «poésie du signe» pour qualifier abcdefghijklmnopqrstuvwxyz, si certains admettront aisément que cette application prend pour sujet/objet la lettre, d’autres émettront en revanche des réserves quant au fait de la considérer comme un poème. Concédons qu’il s’agit, pour ainsi dire, d’une forme très renouvelée du poème; mais il n’en demeure pas moins que l’expérimentation numérique de la poésie passe souvent par une régénération des codes du genre ainsi que par un jeu avec les signes à caractère multimédia. Aussi, l’horizon d’attente[3] est ici très différent de celui de la poésie sur papier à caractère non-expérimental - c’est-à-dire du recueil de poèmes, en livre, bien qu’elle puisse en sortir, même dans un livre -, ce qui requiert implicitement de mobiliser une réception d’un autre type.

Force est de constater que les objections émises à l’encontre du poème numérique s’agissant de sa poéticité ne sont pas sans rappeler celles qu’ont essuyées toutes les poésies formalistes avant-gardistes de la deuxième moitié du 20e siècle. Or, la poésie numérique ne sort pas de nulle part : elle possède une filiation manifeste avec la poésie lettriste, la poésie concrète et la poésie sonore, notamment dans sa capacité à investiguer le potentiel des espaces sonore et visuel, à décontextualiser le poème et à déterritorialiser[4] ses usages et ses pratiques. Plusieurs œuvres hypermédiatiques lettristes ont opéré cette transition entre poésie concrète et poésie numérique : A Dreamlife of Letters de Brian Kim Stefans, abcdefghijklmnopqrstuvwxyz de Marko Niemi ou encore I, You, We de Dan Waber et Jason Pimble, etc.

Avec les applications poétiques, dont abcdefghijklmnopqrstuvwxyz fait partie, il est plutôt de mise d’appréhender l’œuvre dans la perspective d’une performance, car c’est de cela dont il s’agit : performer les sons, les matières, les modes d’interaction du signe pour faire œuvre et faire surgir une certaine poéticité dans le processus même d’expérimentation et d’action. Performance numérique de poésie visuelle et sonore, générateur de rythmes, jeu sémiotique : abcdefghijklmnopqrstuvwxyz reconfigure ainsi de A à Z la relation à la lettre et fait sortir le signe de ses gonds!

 


[1] Jörg Piringer, abcdefghijklmnopqrstuvwxyz, <http://apps.piringer.net/abcdefg.php>, consulté le 25 mars 2015.

[2] Ibid.

[3] Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1990.

[4] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980.