Sous la peau le torrent

26 mai 2018

Dark Field Analysis, un spectacle de Jefta van Dinther; Chorégraphie et mise en scène : Jefta van Dinther; Cocréation et interprétation : Juan Pablo Cámara + Roger Sala Reyner; Lumières : Minna Tiikkainen; Scénographie : Cristina Nyffeler; Son : David Kiers; Texte : Jefta van Dinther + Juan Pablo Camara + Roger Sala Reyner présenté au Prospéro (Montréal) du 25 au 27 mai dans le cadre du FTA.

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Les deux hommes sont assis, immobiles, au milieu d’un grand tapis. L’espace scénique est déterminé au sol par les limitesde ce carré vert et, au plafond, par une structure quadrilatérale de néons d’un blanc si vif qu’il semble percer la noirceur de la salle. Les spectateurs sont placés sur des gradins installés le long des quatre côtés de la scène et, comme ce dispositif force le regard vers les autres, nous mettons un temps à nous sentir à l’aise. Il s’agit de la rencontre entre deux hommes : l’action se fait longue et lente. Entièrement nus, ils portent un casque-microphone qui amplifie, modifie la voix et présente en quelque sorte un début de réflexion sur le transhumanisme déjà visible des personnages qui, d’emblée, semblent presque androïdes. L’un d’eux (interprété par Juan Pablo Cámara) promène sur l’assistance un regard saisissant, d’un bleu surnaturel. L’extrême lenteur avec laquelle ils amorcent leur discussion concorde avec l’attention des spectateurs tout autour, qui semble peser sur l’ouverture de la pièce. Nous sommes ici au seuil du contact. 

Puis la parole se délie, les corps bougent, minimalement, par soubresauts. L’éclairage, composé de néons blancs et d’une savante organisation de projecteurs rouges et verts, confère aux peaux un aspect holographique, rend presque stroboscopique le mouvement pourtant très lent des danseurs. L’un d’eux raconte à son interlocuteur, qui lui en a commandé le récit, son premier souvenir : il aimait tourner sur lui-même, cette sensation grisante de vertige qui le prenait alors. Puis est survenue une chute, et le sang. À travers ce récit personnel s’entrouvre la brèche par laquelle on entame une réflexion fascinée sur le sang qui nous parcourt, qui nous façonne, nous maintient, nous rend vivant. Dark Field Analysis, le titre de la pièce, fait référence à cette méthode d’analyse de l’hémoglobine utilisée en médecine alternative dans laquelle le liquide, encore vivant, est observé sous microscope. Il est alors possible de voir les globules et les bactéries circuler et interagir. S’inspirant de cette approche, le spectacle, en faisant advenir la rencontre de ces deux corps, invite à plonger dans la mémoire du sang pour espérer atteindre le cœur de l’expérience humaine.

« Do you know what a bloodline is? »

Au cours de la discussion qu’ils élaborent sur la question, les interprètent commencent à imiter les trajectoires et les mouvements du sang. La voix de l’interprète Roger Sala Reyner s’élève jusqu’au chant et se mêle à celle de son compagnon pour composer un intense dialogue entre les questions de l’un et la parole chantée de l’autre. C’est au terme de ce chant que les corps deviennent soudain ce sang qui chemine : ils se meuvent sur le tapis dont les contours changent, se mettent à onduler. L’éclairage des corps est fascinant, les peaux sont désormais rouges sang dans la pénombre. On se retrouve au centre du corps, où le mélange très organique des mouvements et des textures se révèle hautement hypnotisant. Nous touchons alors un peu au vertige grisant du tournoiement initial.

Pulsions mouvantes

De plus en plus agiles dans l’espace, ces chemins sanguins se mutent, grossissent, prennent d’assaut le tapis. Les deux corps, de corpulence très similaire, sont désormais en symbiose et réagissent machinalement l’un a l’autre; se répondent, se relancent. On croirait voir double : et si c’était de la rencontre avec soi dont il était question ici? Les deux danseurs semblent pomper ensemble le sang d’un système plus grand qu’eux. Si les mouvements d’une souplesse incroyable confèrent à cette course un caractère hautement animal, c’est aussi paradoxalement le moment le plus humain du spectacle. Les corps sont en harmonie, se pourchassent avec vivacité, comme ceux d’immenses félins. On songe alors que dans le corps des interprètes, le sang, sous la peau, chemine avec autant de fougue.

Le noir soudain nous ramène au calme. Puis on distingue quelqu’un dans la pénombre. Il se tient en équilibre sur sa tête, on croirait qu’il tombe à l’infini. Le voyage continue.  La coexistence des deux danseurs scelle une forme d’union intrigante des corps qui reprennent peu à peu une suite de mouvements saccadés mais souples au sol. Entre les deux humains, des liens se créent par la répétition et par la reprise des mouvements.

 

Alors qu’ils se lèvent lentement et qu’ils se tiennent debout pour la première fois de la pièce, leurs corps reprennent un aspect androïde : la démarche est artificielle, nous sommes revenus des dedans du corps et, de cette plongée en territoires intimes, les personnages émergent, se présentent changés devant les gradins. On croirait en effet lire une sagesse nouvelle sur leur visage. Si cette intense traversée prouve quelque chose, c’est qu’il n’y a que de la rencontre que la vie humaine tire sa valeur. L’image finale est à cet égard très prenante. Grimpant sur les épaules de son compagnon, l’un des deux interprètes hisse sa tête jusqu’au-delà du carré lumineux, de sorte qu’on la perd de vue : formant désormais un étrange totem entre humain et machine, les danseurs semblent se glisser dans un ailleurs inconnu.

crédis photos : Ben Mergelsberg