À son royaume

06 novembre 2018

Hélène Frédérick, Plans sauvages, L’Oie de Cravan, 2016, 56p.

Emmanuel Simard, Derniers souverainsPhotographies de Nicolas Lévesque, Poètes de brousse, 2017, 78 p.

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Il y a déjà le titre sur la couverture, les plans sauvages, qui se tient sur l’escalier, une volée de marches arc-boutée entre l’éclat de fleurs jaunes et un ramassis de feuilles à l’orange amère. C’est sur ce plan sauvage, la photographie d’un escalier dont la peinture s’écaille, abandonné à la végétation, au temps et à la vie qui s’hasardent, c’est dans cette vacance que s’ouvre le premier recueil de poésie de l’écrivaine Hélène Frédérick.

Mais c’est sur un autre plan que celle qui s’est établie à Paris depuis plus de dix ans choisit de prendre la parole — on pourrait ajouter précisément, s’il ne s’agissait pas en l’occurrence de ce qui relève de l’imprécision et de l’entre-deux. Car le plan d’où elle parle est un plan interstitiel, c’est le plan de l’exil, de l’ailleurs, qui se déploie du Québec à la France, de Pierre Perrault à Gustave Flaubert, « dans ce lieu d’ombres/ l’abri des livres/ de ma terre/ neiges perdues ». Comme s’il fallait, pour entrer dans le recueil, assurer tout d’abord l’édifice en invoquant le secours des illustres prédécesseurs, qui auraient pour l’occasion remisé leur superbe et seraient redevenus les amis, les compagnons de route parmi les livres. L’ici dont Hélène Frédérick esquisse les contours s’avère toujours précaire et incertain. Et l’incertitude, elle s’est décidée à l’habiter comme un pays : « j’ai enfin compris/ que la réponse n’approchera jamais la vérité/ d’aussi près que la question seule/ laissée irrésolue ».

Si le vers vibre, vacille aussi, il n’est pourtant pas fragile. Toute de douceur âpre, sereine et gracile, l’écriture d’Hélène Frédérick lance des « échelles en cordes de mots » auxquelles on s’agrippe en tanguant. Difficile de la lire sans connaître un lent vertige par lequel on se dépossède, on s’arrache petit à petit du réel pour arriver, sans même s’en rendre compte, à ce surplomb d’où s’offre une vue imprenable sur nos forêts contraires. C’était d’ailleurs le chemin de traverse que se taillait Sophie, l’héroïne de son dernier roman, retrouvant sa liberté par un séjour dans les bois[1]. Sans oublier, toutefois, que la nature n’est qu’un abri temporaire pour les parlants que nous sommes. Car si « les plans sauvages existent encore/ seulement ils poussent/ où je n’existe plus ».

De sorte que l’écriture vise chaque fois un point de fuite, là où le temps se conjugue à l’impermanent. Présent étendu, présent d’une présence enfin rendue à elle-même, quand « on soigne ses souvenirs/ comme une chienne ses chiots/ qui tremblent d’être nés ». Mais c’est pour mieux les voir courir, bondir, surgir en un bestiaire qui fait son nid du poème et file entre les pages, entre les objets chus de l’ordinaire et de la mémoire, drôles de rêveries animales. Plans sauvages se veut à la fois une archéologie de l’instant et un nouveau partage du sensible. Par cette sorte d’attention infra-ordinaire qu’elle accorde aux choses dédaignées, oubliées, passées en-deçà de notre perception, Hélène Frédérick exhume les nuées d’ombres et les pas perdus qui remuent encore sous notre langue — autre plan sauvage. Sans jamais prétendre rien réparer ni fixer, mais simplement peut-être trouver dans l’étrangeté du monde une chambre à soi, « on attrape/ un coin de ciel opaque/ on le tire à soi/ comme une couette » et on fait d’un lit un royaume.

Corps du roi

Camper avec les ombres, retrouver les routes et les visages de jadis, imprimés dans la neige, dans la suie d’un bleu de travail et dans la terre sous les ongles : c’est à une autre histoire que se destine Emmanuel Simard dans son recueil Derniers souverains, ou plutôt à une histoire des vaincus de l’histoire, qui trouvent ici une halte dans leur marche de l’autre côté du monde : « je guéris les massacrés leur fatigue est la mienne ».

C’est la nostalgie de la veillée, du feu qui réchauffe et de la parole qui abreuve qu’Emmanuel Simard fait résonner ici, lorsque chacun pensait trouver dans sa propre langue l’or de sa légende. Derniers souverains tient de l’épopée, de l’hagiographie, de la custode où l’hostie ne rassit pas mais n’en finit pas de lever : « s’il reste des fantômes/ aussi bien les garder/ dans notre ventre/ au creux il nous reste une bouche/ qui parle sans commencement ni fin/ de l’avenir du pain et de la langue ressuscitée ». Mélopée tenace, hiératique, le poème rassemble les damnés de la terre en un ban merveilleux, il se donne comme un chant à la majesté nue.

Que sont devenus pour nous ceux qui vivent encore entourés par les champs et les bois, avec leurs gestes, leurs connaissances et une pratique du temps qui nous semblent parfois si étrangers ? Tous, les vivants et les morts, comme déjà enterrés dans notre mémoire. C’est que notre vie ne veut plus avoir affaire avec la mort, elle a réussi à la remiser loin de son regard. Rien donc de passéiste dans la vigie d’Emmanuel Simard, qui ne relève ni du néoterroir ni d’un éloge de la ruralité. Jamais l’auteur ne se prend à rêver d’un pays de cocagne : bien au contraire, il s’agit plutôt d’écrire un anachronisme nécessaire, un retour en arrière ayant la force d’un appel d’air. Car si « nous sommes un rien mortuaire », c’est que chacun est amené à composer avec ses morts, et avec ce qui refuse de mourir en nous, tandis que nous sommes si nombreux à ne plus trop savoir comment nous y prendre. Aussi le souffle qui traverse ces pages offre plus qu’un écrin à toutes ces vies d’antan, qui sont pour certaines encore bien actuelles. Il les prélève, les élève et les sublime ainsi que la terre à laquelle elles se raccrochent : « c’est mon peuple sale qui branle le paysage ».

Nom de pays : le nom

Le pays d’Emmanuel Simard est un pays sans nom mais qu’on croit connaître, un royaume de neiges et de champs grêles, de silos à grains et de blés d’Inde. Pays d’un très proche ailleurs, pays qu’on pense parfois encore sans valeur, pays de ces nouveaux barbares qui ont su, jadis, qu’ils pouvaient être des rois. « [Ç]a colle aux côtes ce pays / ça colle aux genoux » : ça colle à l’œil aussi, par la splendeur des photographies de Nicolas Lévesque. Des étendues désertes à des portraits en creux, quelques ombres sur la glace, un sillon humide, un sourire en clair-obscur, toutes ses images donnent un contrepoint saisissant à la scansion d’Emmanuel Simard. De sorte qu’un dialogue se noue, qu’une pratique, continuellement, révèle l’autre sans la recouvrir, lui donne sa force vive, dans l’à-pic des images et des mots.

Tourné vers l’antan, Derniers souverains reste résolument adressé au présent et à ce qui vient : « je te parle avec la voix douce/ de nos pères au chevet/ de nos mères aux seins lourds/ je te parle avec toute la faim/ de nos mères viande de nos pères doigts de blé/ de nos grands-pères dans l’étable/ de nos grands-mères tricoteuses de la nuit/ de nos sœurs aux jambes de sucre/ de nos frères casseroles de fonte// je te parle de relève je te parle de filiation ». Dans ce légendaire de la vie rurale, c’est de poursuite, d’héritage et de fardeau impossible à liquider dont il est aussi question. D’un commun qui ne saurait se borner au sang ou au territoire. Ouvert à tous les vents, il se veut sans hiérarchie ni préséance. Voici l’immense famille humaine appelée à une cérémonie grave mais généreuse, où cherchent à s’entendre les voix autrefois murées dans le silence et celles avec lesquelles Emmanuel Simard a mûri sa langue : Pierre Michon, Samuel Beckett, Maurice Blanchot ou encore Annie Le Brun — on pense aussi aux poètes Jean-Paul Michel et Pierre Vinclair.

Il faut croire que le chant du monde ne connaît pas de fin. Et que grâce à lui, parfois, comme en de rares éclaircies, l’origine nous apparaît plus lisible. Encore faut-il se laisser aller, se montrer prêt à remonter la piste jusqu’au pays des plans sauvages, là où courent toujours les derniers souverains et où une parole peut encore trouer la nuit. 


[1] Forêt contraire, Verticales, 2014 ; rééd. Héliotrope, 2015.