Sans tomber dans les clichés

17 avril 2019

Manon Desveaux et Lou Lubie, La fille dans l’écran, Station T, 2019, 192 p.

Publié en France chez les éditions Marabout en janvier 2019.

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La fille dans l’écran est une bande dessinée qui a une genèse fort intéressante, laquelle est mise en scène à la toute fin du bouquin. Pour lui faire justice, il faut remonter le temps : faire un bon de plus de dix ans. En 2008, Lou Lubie, une autrice et dessinatrice française installée à Montréal, fonde Le Forum Dessiné, une plateforme qui vise à favoriser le contact et les échanges entre les dessinatrices et les dessinateurs de tous acabit. Celui-ci attire nombre de personnes œuvrant dans le milieu de l’illustration, dont Manon Desveaux. En 2018, une idée de projet germe entre les deux artistes ; celui de pousser l’échange encore plus loin et de créer à deux. Deux femmes, deux dessinatrices, deux villes et une passion commune pour l’art : voilà ce que l’on trouve tant entre les deux couvertures que derrière la production l’œuvre elle-même.

L’action de cette bande dessinée unique en son genre se partage entre Périgueux (en France) et Montréal et elle est lancée par le meilleur élément déclencheur qu’il soit : une photo de raton laveur. À Périgueux, Coline, une jeune illustratrice de vingt ans qui travaille sous le pseudonyme de Pannuki, est à la recherche d’inspiration pour un projet. Elle tombe alors sur les photographies de Marley Laurent, « a french photographer in Canada » comme l’affirme son site web. Lorsque Coline contacte le photographe pour lui demander la permission de se servir de ses images comme point de départ pour des illustrations, elle est complètement pétrifiée quand elle lui répond. Marley est en fait Marlène, une Française de 27 ans qui habite Montréal depuis plusieurs années. Si celle-ci avait d’abord traversé l’Atlantique pour pratiquer la photographie, elle a depuis troqué son appareil photo pour une machine à espresso et travaille maintenant comme barista.

Le petit message de Coline donne le coup d’envoi d’une correspondance qui prendra, dans la vie des deux jeunes femmes, de plus en plus de place. Coline partage ses illustrations avec la Montréalaise qui, émue de voir ses photographies ainsi interprétées, recommence à capter des clichés. Et si, au départ, c’est une admiration mutuelle qui lie les deux artistes, elles deviendront rapidement de grandes confidentes. Malgré la distance et le décalage horaire, elles passeront des heures à écouter des films ou même à jogger ensemble grâce à l’écran de leur smartphone. Alors qu’elle séjourne en France pour visiter ses parents, Marlène décide d’accomplir le trajet de huit heures en train jusqu’à Périgueux pour rencontrer Coline. Lors de ce court séjour, les deux jeunes femmes vont se rendre compte qu’il y a plus que de l’amitié entre elles deux.

Un livre, deux univers

Le dispositif par le biais duquel l’histoire est donnée au lectorat, à l’image du processus de création, est original. Comme chaque personnage est dessiné exclusivement par l’une des illustratrices, la bande dessinée offre un visuel frappant où se confrontent deux univers diamétralement opposés. Lou Loubie, qui donne vie à Marlène, offre des images vibrantes de Montréal, où dominent les couleur et avec les traits francs et assurés, des images qui reflètent merveilleusement tant le caractère dynamique du personnage que l’univers urbain qu’elle habite.

Cependant, si les lignes de métro qui fournissent un modèle graphique pour le découpage des planches où la jeune photographe se déplace sont visuellement attrayantes, elles semblent en revanche systématiquement être de la mauvaise couleur, et ce manque de précision vient affecter l’effet de réel et agace parfois les usager de la STM (moi comprise). Malgré l’aspect simple ou léché des illustrations, elles ne manquent en rien de profondeur. L’une des caractéristiques les plus marquantes est le jeu de lumières et d’ombres. Plusieurs cases profitent d’un fond noir pour introduire une source de lumière unique : la lumière de la salle de bain passe par l’entrebâillement de la porte et devient une raie jaune ; la lueur du cadran, une aura rouge qui trace les contours du visage de la protagoniste ; la lumière de l’écran d’ordinateur, enfin, découpe l’image de façon tranchée.

Coline, quant à elle, est dessinée en noir et blanc par Manon Desveaux. Encore une fois, le dessin est à l’image de la jeune fille : créatif, nerveux, artistique. Les traits sont plus touffus et épars, rien n’y est carré ou calme, mais il ressort de ces illustrations une grande vulnérabilité. Coline, on l’apprendra assez tôt, est une femme très anxieuse, prône à des crises d’angoisse. Ces sentiments peuvent être difficiles à exprimer, voir à illustrer clairement. Desveaux arrive à les mettre en scène avec une créativité et une sensibilité hors pair. Lors de la première apparition de ces sentiments, Coline dessine sur la place publique et des gens s’approchent, s’intéressant à son croquis. Leur proximité provoque un malaise chez la jeune artiste et les inconnus de transforment peu en peu en une masse informe et sombre qui se referme autour d’elle. Que ce soit par des changements de proportions dans le décor, ou encore par l’introduction d’un désordre dans le cadrage des cases, qui deviennent alors irrégulières, le lecteur a rapidement accès aux perceptions du personnage et comprend immédiatement son état. En plus d’être efficaces, ces stratagèmes donnent aussi naissance à des images à couper le souffle.

Plus qu’un concept…

Malgré leurs différences, les deux univers se marient à merveille, surtout lorsque les jeunes femmes sont en présence l’une de l’autre ; il règne dans ces images une telle harmonie qu’on va jusqu’à oublier que l’une d’elles n’a que quatre doigts et l’autre cinq.

Il arrive souvent que, dans ce genre de projet, le dispositif se révèle plus intéressant que la trame narrative. Qu’on pense à des romans augmentés comme S de J.J. Abrahams (2013), qui offrait plusieurs trames narratives superposées ainsi que des objets insérés à même le livre, ou à des séries comme Skeleton creek de Patrick Carman (2009-2011), dont une partie de la narration est livrée sous forme de vidéos disponibles en ligne : il s’agit d’œuvres où l’on semble réfléchir plus souvent au concept novateur qu’à l’histoire qu’on tente de raconter. C’est sur ce plan que La fille dans l’écran se distingue de ce genre d’initiatives qui visent à repenser la production d’œuvre littéraire, laquelle est souvent une entreprise individuelle. En effet, la bande dessinée nous offre une trame narrative réfléchie et envoûtante, en plus de personnages (principaux comme secondaires) bien construits et multidimensionnels. Bien que l’intrigue se transforme en une histoire d’amour, c’est d’abord le développement des protagonistes et leur quête de soi respective qui font la force du livre.