Rester vertical

19 avril 2018

Matthieu Brouillard, Qu’importe la gravité, production indépendante, 2017, 79 minutes.

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Un homme âgé, frêle, dort au soleil sur une chaise longue en plastique. Somnolence d’un après-midi placide. Il se réveille, se lève promptement et amorce une série de tractions des bras, exercice de circulation sanguine, sans doute. Ses déhanchements suggèrent pourtant une danse aguicheuse : l’homme sait qu’il est filmé. Il fixe la caméra qui le capte de loin, de l’intérieur d’une maison. Un exhibitionniste (sujet conscient) et un voyeur (documentariste) sont liés de manière consentante, bien qu’un malaise soit perceptible. Au beau milieu de cette parade, l’homme éclate en sanglots. Coupe au noir.

L’homme s’appelle Bruce. Bipolaire, « mental comme sa marraine » (ses dires), il habite dans la demeure de ses défunts parents, gagnée au terme d’une dispute familiale. Jadis professeur de mathématiques, il mène une vie en suspens, ponctuée des visites de son ami Christian. La soixantaine entamée, atteint d’albinisme oculo-cutané, Christian complète Bruce à plus d’un égard. Même leurs déficiences sont complémentaires, les problèmes de vue de Christian faisant écho à ceux d’ouïe de Bruce, une ironie que le tandem ne manquera pas de souligner avec philosophie. L’un est « fou », excentrique, poète à ses heures, l’autre est pragmatique, répare dans ses temps libres des engins électroniques. Ils se sont rencontrés dans un bar gai, mais rien n’indique qu’ils sont amants, ou qu’ils partagent autre chose que des joints et des soirées sympathiques à discuter de tout et de rien.

L’ambigüité de leur relation est au centre de Qu’importe la gravité, réalisé par l’artiste visuel Matthieu Brouillard. Ce documentaire, cousin des récents Manoir (Martin Fournier et Pier-Luc Latulippe) et La résurrection d’Hassan (Carlo Guillermo Proto), témoigne d’une affection pour les marginaux, ceux qu’on se refuse à voir dans la rue où à l’entrée d’une station de métro. Des puckés qui, malgré l’exclusion dont ils souffrent, sont tour à tour brillants, exaspérants, drôles, mélancoliques. Ils possèdent ce que Werner Herzog et Harmony Korine ne cessent de poursuivre, cette intensité, étrange mais fondamentalement humaine, qui a fait de Bruno S. et des sinistrés de Gummo de magnifiques et mémorables sujets de cinéma.

« Au cinéma, l’insensé est permis »

Le handicap visuel de Christian ne l’empêche pas d’entretenir sa passion pour le vol en parapente. Cette pratique lui permet momentanément d’exercer une ascendance sur sa condition, de s’en extraire. Bruce écoute le récit des vols de Christian avec curiosité et excitation, il aimerait également ressentir cette sensation de plénitude, même si pour lui ce désir revêt différentes connotations : comparant le parapentiste en apesanteur au fœtus baignant dans le liquide amniotique, il voit dans l’expérience une façon de régresser à l’état d’enfant et de retourner symboliquement dans le ventre de sa mère. Il associe le décollage par treuillé, c’est-à-dire tiré par un câble attaché à un harnais, au cordon ombilical, et, le comble, ira même jusqu’à proposer d’apporter une suce pour bébé lors de son baptême de l’air.

Jusqu’à ce moment fatidique du premier vol de Bruce, Brouillard s’occupe à saisir les nuances du contrat tacite qui unit les deux hommes. Christian utiliserait-il Bruce? Ses fréquents voyages de parapente en Europe nécessitent des fonds qu’il n’a pas. Or, Bruce est fortuné, pour des raisons qui ne seront jamais dévoilées. Une fortune qu’il dissémine à tout vent, au point d’acheter à son ami une vulgaire armoire vitrée, dégotée dans la rue, pour la coquette somme de 1000 $. Brouillard refuse de questionner directement ses sujets afin d’éclaircir ces mystères ou, s’il l’a fait, il a préféré ne rien laisser paraître à l’écran. Il se contente (et c’est déjà beaucoup) d’enregistrer, parfois avec froideur, mais toujours avec respect. Il ne se permet de triturer le matériel filmique que lors des scènes de vol de Christian, en usant d’une photographie saturée, de ralentis donnant à chaque geste de l’homme souplesse et solennité. Dans sa caméra, empêtré dans les rets multicolores de son parapente, Christian devient une figure sublime. Ce naturel qu’il affiche s’est construit sur des années, alors qu’il fut à maintes fois modèle pour le cinéaste autrement photographe, allant jusqu’à se dénuder complètement pour lui. Sur une photo, on le voit tendre sa voile de parapente comme les ailes d’un ange. Sur une autre, il est couché sur le sol, cambré vers l'arrière, le visage crispé de douleur ou en état de béatitude. Ne manquent que des flèches lui transperçant le corps pour qu’il ressemble au martyr Saint Sébastien.

Le beau fixe

Le premier vol de Bruce aura lieu. En quelque sorte. Ce moment touchant et drôle (le film n’est pas dénué d’humour) vaut à lui seul le visionnement de Qu’importe la gravité. Il n’est pas si aisé de s’arracher du « plancher des vaches », de se détacher de ce qui à la fois nous limite et nous maintient. Cela nécessite du courage et de l’humilité. Brouillard a filmé attentivement deux hommes en quête d’extase et de paix intérieure, sans juger ni verser dans l’émotif. Une façon de restituer à ces oiseaux rares une dignité irrécusable.