Providence

Act of God, texte et mise en scène de Marie-Josée Bastien et Michel Nadeau, avec Caroline B. Boudreau, Charles-Étienne Beaulne, Danièle Belley, Maud de Palma-Duquet, Jean-Michel Déry, Véronika Makdissi-Warren, Réjean Vallée. Présenté au Théâtre Prospero (Montréal) du 24 janvier au 11 février 2017.

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Montée d’abord en 2014 au Périscope à Québec, la pièce Act of God du Théâtre Niveau Parking (TNP) s’amenait au Prospero, à Montréal. Écrite et mise en scène par le tandem Marie-Josée Bastien (directrice du TNP) et Michel Nadeau (directeur artistique du TNP), la pièce met en scène deux couples d’amis dont la providence broiera l’existence. Au détour de cette histoire aux multiples ressorts narratifs, la proposition théâtrale sonde les demains possibles au-delà de l’omniprésence de la violence et du désespoir dans le quotidien de tout un chacun.

Il y a d’abord ce couple, formé d’une physicienne de formation devenue enseignante à des raccrocheurs (Danièle Belley) et d’un photographe de guerre (Jean-Michel Déry), dont les plans de fonder une famille semblent toujours à la solde des conflits armés en plein Moyen-Orient. Puis, il y a leur couple d’amis, formé d’une financière (Véronika Makdissi-Warren) et d’un biologiste (Réjean Vallée) dont la relation, dès le début de la pièce, semble déjà chose du passé. Au centre de ce quatuor se trouve Clara (Maud de Palma-Duquet), jeune adolescente qui n’a vraisemblablement jamais connu sa mère et dont les rapports avec son père s’étiolent à vue d’œil.

Croisant des arcs narratifs aux temporalités différentes, la pièce se construit devant le spectateur comme un casse-tête bien mené et clairement construit pour poursuivre à rebours la destinée des personnages, jalonnée de défaites et de drames. Si un couple semble s’effriter à l’idée de fonder une famille, l’autre semble avoir éclaté après avoir mis au monde Clara, cette enfant modèle qui, soudainement, désire comprendre ce que veut dire vivre pleinement.

Dans un décor formé essentiellement d’une structure qui deviendra tour à tour un appartement, un abri de guerre, un rail de chemin de fer ou encore un boisé en pleine nuit, les acteurs se croisent avec habileté, jouant chacun quelques rôles et parvenant à bien utiliser les éléments scéniques pour créer des univers clairs et des transitions efficaces.

Que ce soit en plein cœur d’un centre d’appel pour la prévention du suicide où tout le monde sera à un moment ou à un autre tenté d’en finir ou encore dans un souper entre amis où tout va pour le mieux, la narration se tisse dans un jeu d’allers-retours avant et après le drame qu’on ne découvrira qu’en toute fin de la pièce. Un père reçoit des appels téléphoniques sans réponse de sa femme qui l’a laissé sans mot dire, elle qui le contacte à chaque anniversaire de sa fille qu’elle n’a pas connue, l’ayant laissée sur le porche au lendemain de sa naissance. Cette courtepointe anachronique se tisse devant nous avec intelligence, laissant comprendre petit à petit que les drames de chacun semblent reliés autour d’un événement majeur, fondateur.

Le titre laissant présager une catastrophe à venir, elles sont pourtant multiples à défiler pendant près de deux heures. Que ce soit la violence inhérente au conflit armé et l’adrénaline empoisonnée à laquelle se nourrit un photographe de guerre ou encore le fossé grandissant se creusant entre une fille et un père perdu dans ses recherches par lesquelles il souhaite sauver le monde un champignon à la fois, c’est un amalgame de solitudes que nous proposent Bastien et Nadeau dans cette pièce rythmée par les malheurs à petite et grande échelle.

L’histoire est bien ficelée malgré la complexité des narrations qui se rencontrent et, bien que la mise en scène et la direction des acteurs parviennent à tout mettre en œuvre pour servir cette histoire, il n’en demeure pas moins qu’on semble vouloir absolument raconter quelque chose. Manifestement, les créateurs sont conscients de l’excellent dispositif narratif mis en place et semblent assurés que par lui seul la pièce tiendra d’elle-même. Cependant, aucune grande performance ne vient nous bousculer tandis que le texte ne nous offre aucun grand moment, aucun grand choc avec le verbe. Et c’est peut-être là que le bât blesse.

Car si nous sortons de cette pièce divertis et avec quelques questionnements en poche – tant sur nos individualités parfois incompatibles ainsi que sur les lendemains de drame –, on ne peut pas dire qu’on y a vécu un moment de théâtre. On se dit même qu’on avait affaire à une matière qui aurait pu donner un excellent téléroman – sans être péjoratif – ou un très bon film, mais qu’ici le théâtre était futile. Bien qu’il s’agisse d’une pièce sans fausse note, la proposition théâtrale est faible, au sens où on n’y vit pas un moment, qu’on ne capitalise pas sur l’avantage inestimable du théâtre, soit cette rencontre précieuse entre un public, des acteurs et un texte dans un lieu clos le temps d’une soirée. N’en demeure que cette étrange et triste impression que tout était juste, mais qu’il ne nous en reste rien. 

crédit photos : Nicola-Frank Vachon