Prise d’otage

Suie, une production de Anne Le Beau et de la Compagnie Dave St-Pierre inc. ; chorégraphie : Dave St-Pierre ; interprétation : Anne Le Beau, Bernard Martin et Hubert Proulx ; composition musicale : Stéfan Boucher ; conception des éclairages et direction technique : Hubert Leduc ; imagerie numérique et projection : Alex Huot ; scénographie et costumes : Dave St-Pierre.
Spectacle présenté à la Cinquième Salle de la Place des Arts du 1er au 4 février et du 8 au 11 février 2017.

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Il avait annoncé qu’il ne se produirait plus jamais à Montréal pour des raisons de budget, Danse Danse lui a déroulé le tapis rouge pour son grand retour sur la scène montréalaise – au programme : une résidence d’un mois au centre d’exposition Arsenal art contemporain et pas moins de huit représentations à la Place des Arts – Dave St-Pierre is back!

La Cinquième Salle se remplit au trois quarts pour la première de suie et le public, impatient et intrigué, n’a aucune idée de ce qui l’attend. Sur scène : un plateau incliné en damier gris, huit chaises dont sept alignées comme dans une salle d’attente et une machine à soda Pepsi derrière laquelle se cache une plante verte en mauvais état.

Dave St-Pierre s’empare des membres de son équipe et nous saluent – deux fois – avant le début du spectacle. Le chorégraphe en profite pour présenter les dix personnes sur scène : Bernard Martin, Anne Le Beau, Hubert Leduc, Stéfan Boucher, Marie-Ève Carrière, Julie Leclerc, Hubert Proulx, Viktor Proulx (son fils âgé de 6 ans), Kseniya Chernyshova (la maman de Viktor) et Fléau (le chien de Dave St-Pierre).

Durant la majeure partie du spectacle, les lumières resteront allumées sur la scène comme dans la salle ; il n’y aura pas de musique, très peu de projections et ce seront les aboiements de Fléau qui rythmeront le show. Après tout, suie n’est pas un spectacle de danse contemporaine, ce n’est pas l’histoire de Jeanne d’Arc ni une belle affiche d’Anne Le Beau, ce n’est pas seulement une création « de plus » présentée par Danse Danse à la Place des Arts.

Suie est une prise d’otage.

Il s’agit d’une tentative désespérée de la part du chorégraphe de provoquer quelque chose, de nous amener à réfléchir, à discuter et à réagir. À travers sa création, Dave St-Pierre veut délivrer le milieu de la danse contemporaine d’un système qui laisse, selon lui, très peu de place à la liberté d’expression. Résultat : incompris, Dave St-Pierre sera, tout comme Jeanne d’Arc, condamné à être brûlé vif par la presse et les critiques.

Les armes utilisées

Le spectacle débute par un message enregistré nous rappelant d’éteindre nos téléphones cellulaires, de ne pas filmer ni de photographier la représentation. On est habitué à ce type de consigne, on s’exécute sans réfléchir. On s’apprête à vivre une prise d’otage culturelle de notre plein gré. On vient de se débarrasser de notre arme la plus puissante, qui nous aurait permis de documenter l’acte. Tandis que l’on respecte les codes du théâtre, Dave St-Pierre se prépare à les briser un à un en ayant recours à une série d’éléments perturbateurs, ceux que l’on ne peut pas contrôler, à savoir le chien, l’enfant, la nudité, les matériaux liquides, les coulisses et le public.

Fléau aboie et grogne une vingtaine de fois durant le spectacle. Chaque aboiement provoque un pincement chez le spectateur qui est tour à tour surpris, empathique, agacé, voire haineux et violent. Pendant ce temps, St-Pierre, assis à gauche du plateau, ne semble aucunement dérangé par son chien qu’il garde près de lui tout en checkant régulièrement son cellulaire. Vers la fin, le spectateur comprend que cette perturbation est volontaire lorsqu’une assistante amène le chien à l’avant-scène et attend qu’il jappe. Fléau et son maître incarnent merveilleusement bien les distractions quotidiennes qui nous empêchent de vivre pleinement, trop occupés à photographier, filtrer et poster nos tranches de vie sur Instagram.

Viktor Proulx, six ans, est présent sur scène du début à la fin du spectacle. Il se promène, joue, rit, s’assoit, trébuche et se relève, le tout sans quitter son père des yeux. Ici, l’enfant pourrait représenter la censure. On le laisse regarder son père nu, on ne lui cache pas les positions à connotation sexuelle ni la projection d’une gigantesque vulve rose. En revanche, Hubert lui demande de se boucher les oreilles avant son monologue Jésus qui parle à Jeanne d’Arc. Il interrompt même son texte pour ajouter « Écoute pas ça! » avant d’enchaîner sur le « sacrifice de [sa] verge et de [ses] gosses loadées ». On cache aussi les yeux de l’enfant lorsque Bernard Martin, vêtu d’une robe rouge sans rien en dessous, glisse un de ses doigts dans son anus avant de le sentir fièrement. En résumé : en 2017, au Québec, on censure les injures et les doigts dans le cul.

Anne Le Beau, quant à elle, porte une longue robe dorée au début, une robe rouge au milieu et une armure de chevalier à la fin. Entre deux costumes, elle est nue et recouverte d’eau, d’huile, de terre ou de gouache noire. La nudité sert le propos lorsqu’on compare le corps d’Anne Le Beau, danseuse de 53 ans, à celui de Jeanne d’Arc, pucelle adolescente. Les matériaux le salissent comme les années qui passent, il y a quelque chose de poétique et de vrai dans les jérémiades de l’artiste restées sans réponse, dans l’absence de musique, dans la mise en scène d’une salle d’attente sur scène. On est souvent dans l’attente, au premier rang des choses, sans oser rien faire.

La régie et le vestiaire sont à la vue des spectateurs, des chaises sont alignées de part et d’autre du damier gris pour le reste de l’équipe, pour ceux qui ne « jouent » pas dans suie, mais qui sont pourtant aussi présents que les interprètes. L’habilleuse vient sur scène arranger les costumes, le directeur technique passe d’un bord à l’autre des « coulisses » en traversant la scène, la mère de Viktor est assise dans la « salle d’attente » au centre du décor. Ici, les chaises font directement écho à notre posture de spectateur. Pendant que Dave St-Pierre brise les codes du théâtre, nous restons sagement assis dans la salle, silencieux, obéissants et respectueux. Certains partent avant la fin – une trentaine de personnes en tout lors de la première – mais la plupart reste.

La prise d’otage est terminée.

Le show se termine comme il a débuté, on nous rappelle d’éteindre nos téléphones cellulaires, de ne pas filmer ni de photographier la représentation. On peut sortir et reprendre le cours de notre vie. On y repensera c’est certain, on en gardera un souvenir amer, on relativisera avec le temps, on en parlera autour de nous, on ne saura plus très bien pourquoi on a détesté.

Finalement, on se dira « Si j’avais su, j’aurais dû… ». Personnellement, si j’avais su j’aurais dû changer de place, allumer mon cellulaire, prendre une photo et la poster sur les réseaux sociaux, provoquer le dialogue, faire partie de la solution. Au lieu de ça, j'ai sagement rendu les armes. C'est pourquoi on peut parler de suie comme d'un véritable tour de force signé Dave St-Pierre : une prise d'otage à la Cinquième Salle, orchestrée et répétée huit fois.

crédit photos : Romain Guilbault pour Arsenal art contemporain