Polygraphes de l’illisible

22 septembre 2015

Le polygraphe, Galerie Les Territoires, 372 Ste-Catherine O., Édifice Belgo.

Jusqu’au 26 septembre 2015.

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« Le plus souvent, l’image sert surtout à valider une information que nous connaissons par ailleurs[1]», écrit l’historien d’art Maxime Coulombe. Or, lorsque l’on fait face à l’incertitude, on ne sait ni quoi faire, ni quoi dire. On cherche dans le paratexte, on ferait n’importe quoi pour ne pas rester perplexe. En visitant l’exposition de photographies ayant pour titre Le polygraphe à la galerie Les Territoires, je me suis lancée rapidement à la recherche d’informations. Puis je me suis ravisée. Ce sont des images qui n’ont nullement besoin que l’on cherche leur lisibilité[2] monosémique; des images qui demandent du temps, de la curiosité et du lâcher-prise. Ce sont des images qui commandent l’accueil de la perplexité!

 

La perplexité

Infos en main, rassurée, je choisis tout de même de faire un premier tour de l’exposition avant de lire les textes accompagnateurs. J’essaie d’accueillir cette perplexité qui m’habite sans jugement et malgré mon regard averti. Quand l’historien d’art Daniel Arasse dit qu’« on n’y voit rien[3] », pour reprendre le titre de son ouvrage sur la peinture, on sait que ce rien n’est pas rien.

Ce sentiment de perplexité est commun si je me fie aux commentaires des visiteurs néophytes en art actuel. Du côté des initiés, il est perçu comme de la mauvaise volonté de la part des premiers. D’une manière ou d’une autre, c’est un peu comme si on n’avait pas le droit de ressentir la perplexité et encore moins d’en parler. Il me semble pourtant qu’elle est non seulement fondamentale dans l’expérience de l’art, mais aussi, et pour cette même raison, un puissant moteur pour l’écriture sur l’art. Une fois assumée, elle permet de s’ouvrir au langage propre de l’œuvre en faisant confiance à l’expérience subjective. Pour le critique d’art qui ose s’y adonner, la perplexité est une mise à nu, une exploration de ce qui le traverse au contact de ces œuvres qui n’ont pas à être « lues » de manière univoque.

 

L’aventure du regard

Paulien Barbas, Waldstück et Waldinneres

 

Je suis donc plantée là, devant les douze images noir et blanc de Paulien Barbas, juxtaposées pour former une grande œuvre. J’y contemple les textures, les crevasses, les cratères. Cela m’évoque d’anciennes photographies de la lune comme celle de John William Draper qui, en 1839, captait pour la première fois les détails du satellite naturel - et en même temps la force qui engendre nos marées -, à travers un télescope sur un daguerréotype. C’est ce fragment de mon imaginaire qui me permet de connecter avec l’œuvre et d’y apercevoir des traces de pinceau. À ce moment, tout se rabat à la surface, l’image perd de sa profondeur de champ, mais le paysage dramatique est d’autant plus prégnant parce qu’il s’avance vers moi, se morcèle, se multiplie. Je quitte la petite salle en me retenant de lire le texte explicatif dans la boite de plexiglas. Je ne garderai pour l’instant que le souvenir qui émerge de l’aventure de mon regard.

Daisuke Yokota, sans titre

 

Je déambule ensuite devant la série de photographies de Daisuke Yokota sans me demander ce qu’elles peuvent bien représenter. Leur ambiance m’imprègne, me rappelle les films de David Lynch. Certaines formes sont reconnaissables, comme celles d’une route et d’une figure humaine, mais elles se fondent dans un lieu qui flottent au milieu de nulle part. Je pense d’abord que les photographies sont floues, mais, m’abandonnant un peu plus à mon imagination, je réalise qu’il s’agit là d’un écho. Celui-ci donne la forte impression d’une polyphonie au cœur même de l’image, comme si plusieurs voix tentaient de s’y faire entendre. Ce que rend visible Daisuke Yokota, n’est donc pas de l’ordre du lisible, mais de l’audible. « J’écoute ». Je repars, envoutée.

Hajra Waheed, Short Film

 

Tout juste en face, Hajra Waheed a juxtaposé des diapositives de verre dans une petite étagère fixée au mur. On est tout de suite tenté de parcourir les images de gauche à droite et de haut en bas à la recherche d’un récit, d’indices qui pourraient donner l’impression d’une évolution d’une image à l’autre. On cherche en vain une figure humaine qui pourrait servir de personnage principal : un être qui parcourrait les montagnes, les lacs, les forêts. Son absence hante chacun des paysages, si bien qu’elle en devient le moteur de tous les récits possibles, projetés par le visiteur qui se retrouve malgré lui dans une distance intime face aux images miniatures. Je repasse à plusieurs reprises chacune des diapositives, je me raconte tout plein d’histoires.

 

De l’effet au procédé

Après ce premier tour d’exposition, ma perplexité se transforme. Je recherche maintenant ce qui unit les œuvres entre elles. J’envisage l’exposition comme une œuvre en elle-même, et le travail des commissaires, comme une création permettant d’orienter le regard, mais surtout, de l’enrichir. Dans le texte d’exposition, la cohésion est assurée par le processus créateur des trois artistes réunis par les commissaires Myrabelle Charlebois et Safia Belmenouar. Il faut donc lire au sujet du procédé employé par chacun d’entre eux pour comprendre la manière dont les images sont passées d’une « matrice préexistante à un nouvel ensemble narratif[4] ».

Ainsi, les quinze photographies de Barbas sont celles de deux peintures de paysage abstraites retrouvées dans les cendres du Armando Museum à Amerfoort, brûlé en 2007. L’effet d’un écho dans les images de Yokota résulte du fait qu’il photographie ses propres photographies à répétition, chaque nouvelle version générant des accidents qui serviront à la prochaine version. À l’intérieur des diapositives de Hajra, des fragments de cartes postales, récupérées par l’artiste ont été découpés et insérés entre les carrés de verre.

« Ah, c’est donc cela que nous voyons! »

La lecture permet de saisir l’unicité de l’exposition, mais elle fait basculer le spectateur dans une nouvelle posture, celle d’un lecteur qui cherche à décrypter dans les œuvres les traces du processus créateur. En choisissant de centrer l’exposition autour d’un procédé similaire, on se range du côté de la certitude assurant une compréhension univoque alors que l’expérience des œuvres nous entraine vers des récits personnels.

Le point commun de ces images repose sur leur capacité à générer une multitude de récits. Ici, c’est donc le visiteur qui devient polygraphe dans les deux sens que nous pouvons attribuer à ce terme. C’est le polygraphe comme celui qui se permet de discourir sur une variété de sujets que lui commande l’expérience intime des œuvres. Par là, il accepte de ne pas être spécialiste, d’accueillir sa perplexité. C’est aussi le polygraphe détecteur de mensonges qui pose un « regard scrutateur » tel le « dépeceur de cadavre » dont parlait Cioran, cherchant à valider dans les détails les informations disponibles. Ce polygraphe qui ne veut pas être dupé par l’image s’engage dans une lutte, toujours un peu vaine, contre l’incertitude.

Infos : http://lesterritoires.org/

 


[1] Maxime Coulombe, « La ressemblance, le doute et la ruine », Esse arts et opinions, Montréal, no. 85, septembre 2015.

[2] J’emprunte le terme à Georges Didi-Huberman pour qui la lisibilité permet simplement la confirmation de nos certitudes devant une œuvre d’art. Devant l’image, Paris, Éditions de Minuit, 1990.

[3] Daniel Arasse, On n’y voit rien, Paris, Folio, 2003.

[4] Safia Belmenouar et Myrabelle Charlebois, texte d’exposition pour Le polygraphe, Centre de diffusion Les Territoires, 2015.