Place ouverte en plein cœur

14 avril 2015

Hanne Ørstavik, Place ouverte à Bordeaux, Paris, Noir sur Blanc, coll. «Notabilia», 2014.

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Écrivaine norvégienne controversée, Hanne Ørstavik, anciennement publiée aux Allusifs, signe ici un roman nécessaire sur l’exposition du corps féminin sur la place publique. 
 
Le dernier roman de Hanne Ørstavik, voix envoûtante de la littérature norvégienne, nous plonge dans un parcours d’œuvres d'art contemporain au gré des inflexions amoureuses de la narratrice qui dissèque une blessure. 
 
L'héroïne, artiste norvégienne qui prépare le vernissage de son installation à Bordeaux, est amoureuse de Johannes, un critique d'art qui se dérobe sans cesse à son désir, l’entraînant dans une quête réflexive ouvrant sur le vide et le manque. L'histoire est minimaliste et se reflète dans les histoires d'amour des inconnus que l'héroïne rencontre dans son voyage. Ces histoires prennent chair pour révéler le vide de l'artiste éperdue. La dimension du corps féminin comme objet d’exposition publique ancre ce livre dans le politique en ce qu’il convoque d’intime dans le corps et le désir. 
 
Une cartographie du sensible
 
Dès les premières pages, je suis captivée par cette description anatomique de l'état amoureux qui s'articule dans les places, les rues, la chambre, ces lieux vides de l'autre et plein de l'attente de celui qui ne vient jamais : 
Où est-il. Loin. Dans le pays chez soi. Dans le pays en lui, m'arrive-t-il de penser, le pays au-delà. Au-delà d'où je suis. Je le sens dans le genou gauche quand je me fais cette réflexion, ça s'ébranle, ripe. (p. 52)
 
Dans les itinéraires des personnages, tout le corps est convoqué dans cette attente du corps de l’autre : «Et le corps de devenir la cartographie du sensible.» (Elisabeth Jobin, 2014)
 
Le corps comme œuvre d’art
 
Ces corps mis en mots par l’auteure sont intégrés dans les installations, les vidéos et les performances qui sont mises en scène tout au long du roman. C’est qu’entre désir et création, il n’y a qu’un pas, que Ørstavik franchit allègrement. Elle reflète la réalité de son héroïne comme artiste en la plaçant dans des performances installatives, qui éclairent son histoire amoureuse avec Johannes, et son propre rapport à son désir. Le fil entre la fiction de l’œuvre d’art et la réalité de la vie de l’héroïne est maintes fois franchi pour donner de l’ampleur au récit. Une trame portée par un style efficace et dépouillé. 
 
L'écriture est poétique : «La lumière n'était pas brisée, elle atterrissait brute et plate sur le sol.» (p. 34) Les pages coulent dans une prose minimaliste, rappelant Duras, et une sobriété toute nordique :
Je ne sais pas si je vais revenir. Je ne le crois pas. Mais je le dis. Elle me regarde, comme si elle comprenait, ou que c'était très bien, tout à fait ouvert, semble-t-il en tout cas. Son curieux grand visage. Mais elle est si loin, je le note juste, je suis derrière une membrane, chez moi-même, n'atteins pas les autres, il n'y que lui qui m'atteigne là. (p. 203)
 
Le rythme me prend : le souffle est court, la douleur vive, les phrases heurtent. Le livre impose de reprendre son air dans ce spleen, une lourdeur, je pourrais le dire, qui ne plaira pas à tous, en particulier ceux mal à l'aise avec la mise à nu féminine.
 
Le corps féminin et politique
 
C'est que l'auteure a ce courage féministe d'être crue, les scènes révèlent le corps féminin et l'impudeur de la honte de ne pas être une femme désirée, et cela, malgré les controverses autour de son œuvre romanesque.
 
Et ici, je peux dire que la tension qui s'articule dans ce roman est intrinsèquement politique. L'histoire, au point de départ individuel et intime, relie la mise à nu de l'héroïne dans son désir avec la portée publique de son œuvre artistique qu'elle installe sur cette place ouverte de Bordeaux. Une performance où une femme s'expose : 
Je songe combien c'est différent quand c'est la femme qui se tient là et que c'est un homme qui vient, et l'inverse. Quand l'homme se tient là et que la femme vient. [...] Dans les deux versions, la femme semble plus exposée que l'homme. [...] Exposée, plus vulnérable. (p. 23)
 
Parce que la controverse autour de Hanne Ørstavik est justement sur cette place publique, dans cet espace que l'on doit encore négocier, même en 2015, pour parler crûment du désir féminin. Oser parler d'une femme désirante qui vient vers un homme, et pas l'inverse. Écrire la souffrance et la honte d'une femme qui n'est pas désirée et démontrer publiquement qu'encore à notre époque cela déplace et dérange. Je salue cette prise de parole encore nécessaire.