Les vies multiples de l’homme collectif

18 juillet 2016

Svetlana Alexievitch, Œuvres, Actes Sud, coll. «Thesaurus», 2015, 776 p.

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Difficile d’imaginer l’équivalent des œuvres de Svetlana Alexievitch dans un contexte nord-américain, tant les procédés qu’elle utilise épousent les codes idéologiques de l’univers qu’elle décrit, celui de l’ex-URSS. Chacun de ses ouvrages montre en effet un rapport à la collectivité fondamentalement étranger à celui des sociétés capitalistes. Les sacrifices pour la patrie et l’amour passionné des héros soviétiques sont la norme. La critique a très souvent évoqué «l’homme collectif» qu’Alexievitch dessine au fil des témoignages dans ses récits. C’est d’ailleurs un leitmotiv dans tous ses ouvrages, entièrement faits d’entrevues : les interviewés affirment qu’ils viennent d’une époque où l’on pensait avec la communauté et où l’individu n’avait pas de place.

Alexievitch s’intéresse à des épisodes dramatiques de l’empire soviétique, de ceux aptes à façonner ce «nous». Elle met en scène l’histoire telle que vue par ceux qu’elle a emportés, souvent sans qu’ils comprennent pourquoi le ciel leur tombait sur la tête. Ainsi, son plus récent ouvrage, La fin de l’homme rouge (2013), est un requiem pour le rêve communiste, à travers les voix de gens qui y ont cru et qui se sont retrouvés bredouilles lors de l’effondrement du régime, les médailles gagnées au prix de sacrifices incommensurables devenues tout à coup des objets kitsch à vendre aux touristes.

Une réédition de trois de ses œuvres plus anciennes, publiées entre 1985 et 1997,  est parue fin 2015 chez Actes Sud, alors qu’Alexievitch obtenait le prix Nobel de littérature et jouissait d’une nouvelle célébrité. La guerre n’a pas un visage de femme et Derniers témoins montrent la Seconde Guerre mondiale (appelée Grande Guerre Patriotique en Russie) non seulement du point de vue soviétique, mais de celui de deux groupes a priori exclus des combats, les femmes et les enfants. La supplication, sur le désastre de Tchernobyl, complète l’ensemble.

Les trois ouvrages épousent le même mode : les témoignages s’enchaînent par dizaines, accompagnés le plus souvent du nom des gens interviewés et de leur profession. Leurs récits sont regroupés par thèmes ou par ensemble – «monologue d’un village», «chœur populaire», «chœur des soldats» : ils construisent cet «homme collectif». Les interventions explicites d’Alexievietch sont rares. Nous ne connaissons pas le point de vue de l’auteure sur les événements, la seule exception notable à cet effacement se trouvant dans l’introduction de La guerre…, son premier livre publié, où Alexievitch explique son projet : «On peut dire que j’ai affaire à des versions — chacune a la sienne propre —, d’où ressurgit l’image de toute une époque et des gens qui y vivaient, selon le nombre de ces versions, et leur entrecroisement.»

Dans la dernière édition de La guerre…, parue en 2004, elle relate aussi les difficultés qu’elle a eues avec la censure et fait part de ses propres hésitations devant des témoignages qu’elle n’osait pas inclure dans la première édition du livre. Un des passages censurés raconte la honte que ressentent des jeunes femmes qui avancent dans un bataillon tandis que le sang de leurs menstruations coule le long de leurs jambes. Lorsqu’elles arrivent devant une rivière, elles s’y lavent au risque de leur vie, des tireurs allemands leur faisant face. Une des jeunes filles est d’ailleurs tuée. Or cet épisode sera jugé indécent par la censure en raison de son étalage de «naturalisme primaire», qui réduirait des femmes héroïques au rang de «femelles».

Au milieu des atrocités de guerre relatées, cet épisode ne semble pas plus dur ou cru que les autres. Or le corps des femmes s’avère entouré d’un tabou plus grand que les massacres, forme de rupture du «nous» associé aux œuvres d’Alexievitch ; l’unité de la communauté n’est jamais parfaite, et malgré la place déterminante que prend le bien commun dans la mentalité soviétique, la singularité des expériences, et le refus de dire certaines d’entre elles, met à mal le fantasme d’une égalité parfaite.

 

Le témoignage comme matériau

Il est facile de condamner, avec une bonne distance temporelle, les dérives communistes, tout autant que de chanter la solidarité et l’héroïsme que le régime aurait permis. La supplication, qui relate les terribles difficultés vécues par les Biélorusses aux prises avec le monstre Tchernobyl, montre l’un et l’autre. Alexievitch restitue l’intime et l’ordinaire du monde communiste et révèle une complexité d’émotions et de pensées qui rend prudent devant tout jugement rapide sur le régime soviétique et ceux qui l’ont défendu. Toutefois, puisque ces livres portent sur la guerre et une tragédie nucléaire, il ressort surtout de ces Oeuvres un grand pessimisme quant à la nature humaine, devant l’enchaînement de récits où la mort, la méchanceté et la cupidité sont la norme. Un des hommes interviewés l’affirme : «Dans les situations extrêmes, l’homme n’est pas du tout comme on le décrit dans les livres. […] L’homme n’est pas un héros, nous ne sommes tous que des vendeurs d’apocalypse.»

Il peut paraître surprenant que le Nobel ait été attribué à une femme qui, en apparence, «écrit» aussi peu. Nous n’aurions affaire qu’à une série de retranscriptions de témoignages, où le travail sur le style serait minime : plutôt à une journaliste qu’à une écrivaine. Alexievitch évoque par la bouche d’une des femmes interviewées le rapport délicat à l’exploitation des témoignages à des fins artistiques et personnelles que son projet soulève : «Je ne sais pas si je serai d’accord pour vous revoir. Il me semble que [...] vous m’observez, tout simplement. Que vous essayez de garder mon image, comme une expérience...»

Il est certain qu’Alexievitch effectue un travail de découpage et module ses effets stylistiques ; difficile de savoir à quel point[1], et là n’est probablement pas l’essentiel. La diversité des expériences et des voix assemblées, qui ne se réduit à aucune morale, nous montre surtout un rapport au monde dont la part d’altérité est assez grande pour nous forcer à reconsidérer comment se vit une existence et une conscience humaines, dans un monde qui pense l’individu tout autrement.


[1] Quelques personnes, dont sa traductrice Galia Ackerman, ont critiqué l’usage qu’Alexievtich fait du témoignage, en l’accusant de les réécrire au point de transformer en profondeur l’histoire originalement racontée. Voir à ce sujet Galia Ackerman et Frédérick Lemarchand, «Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l’œuvre de Svetlana Alexievitch», Tumultes, janvier 2009, p. 29-55.