Les limites de la violence

31 mai 2016

Let’s Not Beat Each Other To Death. Spectacle créé et interprété par Stewart Legere ; mise en scène et dramaturgie de Christian Barry ; vidéo de Nick Bottomley ; costumes de Leesa Hamilton ; avec, comme DJ invité, Diskommander.

Un spectacle de The Accidental Mechanics Group créé en 2015 et présenté ici en collaboration avec Espace GO dans sa petite salle, du 30 mai au 1er juin 2016, dans le cadre du Festival TransAmériques.

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Peut-être faut-il prendre ce spectacle par le titre : Ne nous battons pas à mort. Cette invitation non pas à ne pas nous battre, mais bien à ne pas le faire jusqu’à atteindre la mort, éclaire déjà une partie du problème qu’exploite Stewart Legere. Il s’agit en effet des limites de la violence qui serait inévitable dans la mesure où elle nous compose, tous, qu’elle voyage entre les corps et se manifeste contre eux, bref qu’elle fait (le) corps (social).

Bien que Let’s Not Beat Each Other To Death prenne comme point de départ le meurtre d’un activiste gay d’Halifax, on glisse très vite vers un constat extrêmement pertinent portant autant sur la violence que l’on perpétue, que sur la violence qui nous perpétue. Et ici la communauté créée de rassembler notamment Ray Taavel, sauvagement assassiné en avril 2012, de même que l’attentat dont a été victime l’ami Scott Jones, poignardé dans le dos pour les mêmes raisons haineuses un an et demi plus tard, geste qui l’a laissé paraplégique.

C’est possiblement un monument en leur honneur que figure Legere juché sur un piédestal que recouvre sa longue, sa très longue robe de couleur foncée. Projetée sur les murs, une inscription qui débute ainsi : «If I could make a dress from you…» Coiffé d’un capuchon et immobile alors que le public pénètre dans la petite pièce sombre pour s’asseoir sur les quelques rangées de chaises disposées sur trois côtés, l’artiste néo-écossais, après avoir évoqué «the great power of the collective», incarnera Ray et Scott, d’autres aussi, le premier qui regarde ses amis réunis sur le lieu de son décès en les priant de sourire, le second qui remercie son agresseur de l’avoir paralysé «because [he] learned so much» – ce qui ne l’empêche pas, faut-il le mentionner, d’être habité d’une certaine colère. Toujours est-il qu’entouré de sept micros pendant du plafond telles autant de voix suspendues, Legere fait résonner tous ces jeunes gens marqués d’une violence et qui se voient, au final, pratiquement indifférenciables ; «Like many others», entendra-t-on à plusieurs reprises pendant l’heure et quart que dure la représentation.

Le deuxième acte, «Eulogy For Everyone» («Éloge funèbre pour chacun»), s’ouvre sur le personnage qui descend de son socle pour redevenir Stewart Legere expliquant la suite du spectacle, cela avant d’entonner une chanson dont les premiers mots du refrain sont «You’ll be the ghost or I’ll be the ghost». Parallèlement défilent des photos de membres de la communauté LGBT qui ont visiblement été battus, ce qui rend le moment particulièrement prenant. À la douce mélodie succèdera la déclaration enflammée de Legere qui semble improvisée et qui lui sert à énumérer une quantité troublante d’actes perpétrés contre des homosexuels d’ici et d’ailleurs, peut-être afin de souligner le fait que notre façon de juger le reste du monde nous empêche parfois d’observer, en premier lieu, certains de nos propres travers ; cette tirade exacerbe les puissants sentiments négatifs qui façonnent l’artiste, constituant le cœur de Let’s Not Beat Each Other To Death.

Enfin, on avait déjà entendu prononcer, à un moment donné dans le spectacle : «Music is the last thing to come», et c’est ainsi que le troisième et dernier acte se veut, pour reprendre son titre, une manière «[to] shake it off». Le plateau devient en effet une piste de danse électronique avec bar adjacent, espace que les spectateurs sont invités à investir comme pour exorciser la rage qui pourrait les habiter… chose que je n’ai pas faite, probablement trop préoccupé que j’étais à penser à la façon dont j’articulerais ce texte.

Et au moment où j’y apporte la touche finale, c’est surtout par le doute que je me vois habité, causé par la portée du spectacle. Grâce aux airs poignants et à la voix chaude de Stewart Legere qui, sur sa plateforme, prenait presque des allures d’un Klaus Nomi, grâce aux histoires racontées j’ai été touché, je dois le dire, mais je me demande ce qu’il y a ici à saisir et à conserver, mêmes interrogations que j’avais la veille en quittant le même théâtre, mais cette fois-là la grande salle, après avoir assisté à Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini également présenté dans le cadre du FTA. Dans les deux cas, l’impression d’avoir vu et entendu naître de belles idées à partir de réalités brutales auxquelles les spectacles eux-mêmes, malgré un évident travail sur leurs formes (éprouvées) respectives, ne sont pas arrivés, ironiquement, à faire violence.

crédit photos : Mel Hattie