Les événements sans horizon

07 octobre 2021

[RUBRIQUE DÉBAT/ACTUALITÉ]

 

Mardi le 28 septembre 2021, l’émission Plus on est de fous, plus on lit ! recevait l’auteur et rappeur Biz pour la sortie de son plus récent roman, L’horizon des événements (Leméac, 2021). Puisqu’il porte sur le monde universitaire, l’équipe de l’émission avait souhaité faire suivre la traditionnelle entrevue d’un échange avec deux personnes qui évoluent à l’université, soit la professeure de littérature à l’UQAM Lori Saint-Martin et moi-même. L’exercice était délicat : il s’agissait pour nous de critiquer le roman le jour de sa sortie et en compagnie de son auteur, en plus de témoigner de notre expérience de l’enseignement universitaire (expérience neuve dans mon cas, longue dans celui de Lori). L’auteur a fait preuve de courage en acceptant cette formule inhabituelle laissant place au débat. J’ai tenté du mieux que j’ai pu et, dans les contraintes qui sont celles de la radio en direct, j’ai partagé mon interprétation du roman de manière synthétique. J’ai toutefois terminé l’échange avec le sentiment de ne pas être allé au bout de ma réflexion sur ce texte et, surtout, de ne pas avoir donné d’exemples permettant d’étayer ma lecture. L’horizon des événements est à mon sens un roman conservateur, tant dans la forme que dans le propos. Si je sens le besoin d’y revenir, c’est qu’il paraît avoir une vocation politique claire, présentée sous la forme d’une série de portraits alarmistes d’une université fantasmée, bien éloignée de la réalité. L’objectif de ce texte n’est pas de renvoyer toute critique de l’université et du militantisme à une position réactionnaire ; j’avance plutôt que le roman adopte une perspective réactionnaire indépendamment des questions d’actualité qu’il soulève avec plus ou moins d’acuité.

Le narrateur de L’horizon des événements s’appelle Achille Santerre. Bientôt cinquantenaire, il est professeur dans une université montréalaise (« l’UMAQ ») et y enseigne la littérature, en particulier celle de Louis-Ferdinand Céline, auquel il s’adresse en se demandant si on peut encore enseigner son œuvre controversée aujourd’hui. Santerre est amer en raison d’un divorce récent, mais aussi en raison de la « lente mais inéluctable métamorphose » qui se serait opérée dans son université. Dans son département « diversitaire et paritaire », il ne reste plus que quatre « bonhommes blancs », « les minorités sont désormais en majorité » et une féministe « qui n’aime pas les hommes » dirige avec une poigne de fer. Du côté des étudiant·es, rien ne va. Illes ne sont plus à l’école pour apprendre, mais pour former des « escadrons de la pureté » qui « moumounisent » sur les plans de cours et qu’un « battement d’aile de colibris peut envoyer rouler par terre ».

Fini le temps où « toutes les idées pouvaient être débattues dans un certain respect et avec une certaine hauteur ». Dans la première partie du roman, deux collègues du narrateur sont victimes de dénonciations de la part d’étudiant·es en sociologie du genre en raison d’une conférence célébrant Pierre Le Moyen d’Iberville, qu’on accuse de participer à la culture du viol. Les étudiant·es se jettent sur les professeurs comme « une meute sur un orignal blessé ». Le narrateur rejoint ces « victimes » lorsqu’il reçoit lui-même une critique négative pour un roman d’anticipation aux accents nationalistes. Pour ventiler, il passe beaucoup de temps à parler de ses frustrations politiques et sexuelles à la taverne avec quatre collègues masculins, blancs et hétéros, qui sont encore plus amers et réactionnaires que lui. Il se demande comment ne pas devenir aussi aigri qu’eux. La solution lui apparait lorsqu'il décide de se trouver une femme. Son collègue lui montre comment utiliser Tinder, application servant à rencontrer celles qu’ils appellent « les petites mères », des « chromosomes X ». Après quelques rencontres ratées, Achille finit par trouver une femme de 17 ans sa cadette qui correspond à ses critères de beauté. Céleste a des « gros seins bien galbés », « la fameuse silhouette en X », idéale « selon tous les magazines de mode ». Surtout, elle pense à peu près comme lui, elle adore Louis-Ferdinand Céline et valorise le professeur pour chacun de ses textos érotico-littéraires. Céleste est féministe mais « regrette le temps de la drague et de la galanterie ». Leur passion amoureuse revitalise Achille Santerre, en lui permettant de revivre sa jeunesse et en le « faisant évoluer ». Preuve de cette évolution, il changera son point de vue sur les millénariaux, qui « ne sont pas que des petits lapins nourris aux trèfles à quatre feuilles, braillards et anglosphyxiés », puisque certains « triment dur » et sont « propriétaires d’entreprises à trente ans ». Lorsque le narrateur réalise que quatre étudiant·es ont pris au premier degré les pamphlets antisémites de Céline, il les fait renvoyer et accepte de retirer de son cours les textes les plus controversés de son auteur fétiche.

Un roman idéologique

Même si l’auteur tente de composer, comme il l’affirmait en entrevue avec Marie-Louise Arsenault, un personnage nuancé, qui prétend ne porter « aucun jugement moral » sur « l’air du temps », la manière dont le texte décrit l’université trahit un point de vue alarmiste, désinformé et réactionnaire. À plusieurs moments le jupon de cette caricature maladroite dépasse. Si l’on en croit L’horizon des événements, que l’auteur comparait à un « documentaire » en entrevue, les chaires en études numériques manqueraient de moyens parce que ce serait un sujet « trop blanc » (alors que le numérique est grassement financé). Il n’y aurait plus qu’un seul professeur s’intéressant à l’histoire du Québec (alors que des programmes et des chaires d’études québécoises existent au Québec et dans plusieurs universités à travers le monde). Le département de littérature de l’UMAQ serait pris d’assaut par des féministes, « des gays, des lesbiennes et des personnes racisées, mais aussi deux trans et une Innue convertie à l’Islam » (alors qu’on sait que les départements engagent très peu de femmes et encore moins de minorités ethniques ou sexuelles). Les étudiant·es sont construits comme hypersensibles et incapables de débattre (alors que c’est un vrai défi de faire place aux affects à l’université, dominée par la raison et la distance critique). À un moment, Santerre s’étonne d’être capable d’avoir un débat sain en classe (alors que les débats sont fréquents dans les cours et dans les colloques).

Tout comme l’université, de l’avis de Santerre la société et son « récit national » seraient « atomisés par les minorités ». Lorsqu’un commis lui parle en anglais, on peut lire la conclusion voulant que « tout le théâtre de l’assimilation d’un peuple venait de se jouer dans le dépanneur ». Dans le roman d’anticipation So watt, qu’il publie dans le premier tiers du roman, Santerre décrit l’anxiété péquiste par excellence, un « Montréal complètement muticulturalisé et anglicisé » où les « Québécois de souche » parlent « une sorte de sabir à base de joual ». À Montréal, ils ne formeront bientôt plus que 17% de la population, croit-il, « compte tenu des seuils actuels et projetés d’immigration ». Qu’un étudiant s’offense de cette thèse étonne le personnage. Pourtant, l’étudiant (pas très loquace dans le roman) a raison : c’est uniquement à partir d’un angle raciste, qui croit aux « races » bien définies et aux origines « pures » qu’un tel scénario décliniste peut être avancé, comme si le métissage rendait « impur » le groupe « national » homogène fantasmé. On frôle ici la thèse d’extrême droite du « grand remplacement ».

Ces exemples témoignent d’un manque de connaissances empiriques du milieu universitaire et d’une volonté de dresser un portrait tendancieux, conforme aux discours des chroniqueur·euses de droite sur les « wokes », par exemple, qui présentent l’université comme le premier bastion d’une démolition des bonnes vieilles « valeurs » et « savoirs ». Jamais le narrateur ne se demande si le problème réside dans sa vision de l’enseignement, qu’il compare sans ironie à la médecine (poser des diagnostics et prescrire des remèdes) ou à une entreprise de colonisation (convertir les païen·nes comme « un missionnaire au cœur de la Huronie »). Comme le soulignait Lori Saint-Martin, les critique de Santerre passent par ailleurs totalement à côté de problèmes cruciaux des universités aujourd’hui, qui sont de plus en plus annexées (selon le bon vœu de Jean Charest) au « marché du travail » et où le néolibéralisme, la précarisation des emplois et la culture de la performance triomphent sans rencontrer de véritable résistance organisée.

Difficile de ne pas interpréter le portrait alarmiste que dresse L’horizon des événements comme pleinement engagé dans une entreprise politique vu le contexte médiatique qui est le nôtre. Des conflits et des actions militantes (parfois certes discutables) sont traités de manière sensationnalistes et alarmistes par les journaux, induisant une sorte d’anxiété démesurée chez celles et ceux qui enseignent et qui en viennent dans les pires cas à conclure fatalement des choses du genre : « on peut plus enseigner les littératures autochtones si on est Blanc ! » (ce qui n’aide ni les Premiers peuples, ni leurs plans de cours). Le gouvernement de la CAQ, en réponse à certaines controverses, a lancé une commission d’enquête sur la liberté académique qui a raison d’inquiéter plusieurs professeur·es, puisqu’elle laisse planer la possibilité d’une intervention jusque-là inédite des gouvernements dans l’enseignement supérieur. Le livre de Biz a une thèse et, vu l’actualité de ces sujets, celle-ci risque malheureusement d’être entendue.

Un texte qui patauge

Si le roman de Biz est idéologique, en somme, c’est surtout parce qu’il est simpliste On pense certes en le lisant à certains classiques du sous-genre « Homme-hétéro-d’âge-mûr-pogne-son-mur », tels La tache de Philip Roth ou Sérotonine de Michel Houellebecq, mais L’horizon des événements n’a ni leur polysémie, ni leur complexité, ni leur force narrative, ni leur ironie, ni leur style (« Le style, c’est pas facile », écrit Santerre). La narration est décousue, aucune des dénonciations qui se produisent dans la première partie ne connait de véritable développement narratif, elles laissent plutôt place à une série d’anecdotes ennuyeuses qui culminent sur une histoire d’amour rétrograde. Les élucubrations mélancoliques du narrateur qui s’adresse maladroitement à « Ferdinand » enrouillent le récit ; pour apprendre quelque chose de neuf sur l’auteur du Voyage au bout de la nuit, il vaut mieux lire ailleurs. Dans la fiction de Houellebecq, auteur qui inspire Biz comme Achille Santerre, le point de vue du machiste blanc en perte de repères est embrassé avec un détachement si perturbant, une ambiguïté et un fatalisme ironique, si bien qu’il est aussi possible de le lire comme un écrivain de la déroute du patriarcat pouvant être analysé, avec les précautions et la mauvaise foi nécessaires, dans une perspective queer ou féministe par exemple. L’horizon des événements ne présente aucun discours qui entrerait en conflit avec la vision du monde monolithique du narrateur, aucune distanciation n’est induite par le style, les temps verbaux ou l’humour (qui est un humour d’adhésion : si on rit, c’est qu’on rit avec le personnage et jamais de lui). Le roman se prête en ce sens difficilement à des interprétations plurielles. Dénonçant la dichotomie et le manque de nuances, il souffre précisément de ces problèmes.

Le récit se termine par une forme d’évolution du narrateur, qui ne voit plus « les jeunes » comme au début du texte, mais l’auteur ne donne pas de développement narratif à cette transformation essentiellement discursive. Elle se produit par la relation sexiste qu’il entretien avec Céleste (elle le corps, lui l’esprit, comme ils l’écrivent dans leurs textos). Vers la fin du texte, les personnages sortent au Cobra bar et renouent symboliquement avec les millénariaux lorsqu’en fin de soirée, les filles se mettent à twerker sur le bar et les gars à hurler de contentement. L’« évolution » est finalement une forme reconnaissance et le narrateur est rassuré : les millénariaux perpétuent son machisme et on peut encore trouver des filles qui aiment se faire traiter comme des objets. La toute fin du texte est une sorte de profession de foi sur la révolution féministe, du genre « ça va trop loin parfois mais somme toute ça du bon ». On sent que l’auteur a voulu conclure en disant « ce qu’il faut dire » (tout en comparant le féminisme au gouvernement de la libération qui a condamné Céline). Cette incartade bien-pensante, qui n’efface malheureusement pas le reste du texte, prend la forme d’une morale appuyée et rend le roman encore moins efficace : on a quitté complètement la narration au profit d’un discours idéologique, plus « centriste », qui en remplace simplement un autre.

Dans l’univers de L’horizon des événements, tout est prévisible et chacun·e adopte la position attendue en fonction des stéréotypes du groupe culturel auquel ille appartient. Le roman a beaucoup de mal à singulariser ses personnages, à leur donner une véritable texture. « Les femmes » aiment ceci ou ça, les féministe n’aiment pas les hommes, les racisé·es n’aiment pas les blancs, les gays font de l’« humour homosexuel », les « bonhommes blancs » sont comparés à des dinosaures, tous plus ou moins racistes et réactionnaires, les étudiants sont « mauvais, incultes, paresseux, peureux »… Même les étudiant·es fascistes, qui encenseront les pamphlets antisémites de Céline, ne sont jamais singularisé·es, illes sont présenté·es comme un groupe indistinct qui ont comme seule caractéristique, outre d’être antisémites, d’être blond·es. La vision du monde véhiculée par le narrateur est d’un darwinisme social primaire. Les hommes et les femmes sont « des mammifères en quête de reproduction » et sont réduits à des chromosomes (X ou Y), la perte de privilèges des « bonhommes blancs » et leur réaction au militantisme est décrite ainsi : « aucune espèce n’est programmée pour se réjouir du rétrécissement de sa niche écologique ». La métaphore est récurrente, elle teinte aussi la manière qu’a le narrateur de décrire le monde qui l’entoure.

Voir les êtres humains (forcément complexes, contradictoires, mouvants) comme des espèces n’aide pas à construire des personnages intéressants et vivants. Cela s’aggrave dans une série de stéréotypes qui apparaissent dans la caractérisation des personnages. La narration procède souvent par paraphrases méprisantes qui visent probablement à produire un effet humoristique, mais qui ne font que renforcer le déterminisme qui pèse sur le personnel romanesque. Le professeur haïtien est évidemment « débonnaire », il a une gestion « hakuna matata ». Une prof noire est décrite comme une « panthère noire » avec « un afro hypertrophié ». Les piliers de bar ne sont rien de plus qu’« une poignée de vieux débris, épaves en rade au comptoir, à l’haleine de bayou et au foie tuméfié ». Les femmes sur Tinder sont toutes « bronzées, manucurées et tatouées », « toutes avaient un chien et des fautes dans leur profil ».

Malgré quelques rares moments d’humanité (notamment dans les scènes entre Santerre et ses enfants), le roman est une provocation ennuyante qui m’a fait l’effet d’un coup d’épée dans l’eau. Il souffre d’un manque de polyphonie, de points de vue divergents et s’apparente à un livre à thèse, qui veut avaliser le récit réactionnaire selon lequel l’université, en déchéance, serait prise d’assaut par de vilaines minorités. Si le personnage « évolue » dans les quinze dernières pages du livre, c’est précisément cette évolution qui me décourage le plus. Certes, Achille Santerre réalise que les humains ne sont pas aussi monolithiques qu’il le croyait, mais il me semble qu’un tel constat devrait être le point de départ plutôt que le point d’arrivée.

Mon objectif n’est pas d’adopter une position campée du genre « avec ou contre nous », de rejeter toute approche critique des mouvements de gauche ou de l’université contemporaine, de les déclarer intouchables. Depuis plusieurs années déjà, des intellectuel·les de gauche participent précisément à la réflexion sur le milieu universitaire, sur la gauche elle-même ou sur certaines stratégies militantes. Ces réflexions, souvent nuancées et complexes, procèdent en connaissance de cause et ne condamnent pas des champs théoriques entiers (la théorie queer, la pensée antiraciste ou décoloniale) sous prétexte de sensiblerie ou de wokisme. Les travaux de Sarah Schulman sur le conflit (Conflict is not abuse), de Kai Cheng Thom sur la toxicité des cercles militants (I Hope We Choose Love), de Judith Butler sur les périls de la vertu ou de la morale (The Force of Non-Violence), de Valérie Lefebvre-Faucher sur la censure (Procès-verbal), de Frédérique Bernier sur le capitalisme et la négativité (Hantises), de Loretta Ross sur la pratique du call-out ou de Jonathan Durand-Folco sur les usages du terme « woke » et sur la fausse opposition entre gauche dite « identitaire » et dite « classique » ont l’avantage d’approcher avec intelligence et respect certains enjeux importants tout en participant à une démarche résolument collective et émancipatoire. L’actualité évolue rapidement et le présent a besoin de tentatives de théorisation (impossibles, toujours à refaire) qui questionnent ses limites et ses angles morts. Il a besoin qu’on hurle, qu’on manifeste et qu’on nuance, qu’on embrasse la complexité du monde. L’ouvrage de Biz ne fait ni l’un ni l’autre, trop occupé à partir un feu qui étouffe. L’horizon des événements est du côté de ceux qui tranchent, découpent, caricaturent, crient au loup et aménagent de dangereuses lignes de fracture.