Les cigales et la fourmi

04 décembre 2017

Antonin Marquis, Les cigales, Montréal, XYZ, 2017, 228 p.

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Nouveau venu sur la scène littéraire québécoise, Antonin Marquis aborde avec son premier roman plusieurs questions que se posent les membres de sa génération – comme de toute génération d’ailleurs – confrontés au passage de la jeunesse étudiante vers la « vraie » vie et tout ce qui la caractérise : le travail, la maison, les enfants, etc. Les cigales présente aussi l’histoire d’un road trip sur les routes de la Nouvelle-Angleterre dans lequel se sont embarqués J-P et Dave, deux amis de longue date que la vie, étant ce qu’elle est, a conduit vers des horizons différents. Pendant que les deux aventuriers se prennent pour des beatniks modernes et se payent un petit décrochage, Caro, la blonde de J-P, reste à Montréal pour le travail, s’interroge sur sa vie amoureuse et sur son avenir.

Les cigales

J-P et Dave se connaissent depuis toujours. Ils ont grandi ensemble et ont cultivé, depuis le jardin d’enfance, une relation que seules leurs études universitaires viennent compromettre : J-P choisit Montréal, alors que Dave opte pour l’Université de Sherbrooke. Leur voyage improvisé sur la côte Est étatsunienne permettra d’ailleurs de mesurer tout l’éloignement, non pas kilométrique mais relationnel, que trois ans de silence peuvent creuser. Bercés par le tangage pneumatique de leur berline empruntée, les voyageurs se laissent d’abord aller aux réminiscences heureuses d’un passé commun. Mais ces quelques années paraissent bien vite des siècles au fur et à mesure que les deux jeunes hommes se redécouvrent.

En trois ans en effet, la terre tourne, les gens changent, les personnalités évoluent ou régressent, selon le point de vue. Chose certaine, et c’est là l’un des aspects traités avec un subtil doigté par le romancier, le temps et l’absence créent des distances entre les gens que même une route américaine ne saurait franchir totalement. Qu’est-il donc advenu de Dave pour qu’il paraisse désormais si renfrogné, intolérant et replié sur lui-même ? Et de J-P, pour qu’il se transforme en ce poseur mainstream et consensuel que dédaigne tant Dave ? Au fil des pages et des kilomètres, une dynamique relationnelle s’installe qui ne se comprend bien qu’à la lumière de ce profond clivage séparant dorénavant les caractères opposés de ces Kerouac du dimanche.

Nombreux sont les aspects qui permettent de bien marquer les points de dissension : goûts esthétiques et artistiques d’une part – l’un étudie en arts visuels, l’autre en lettres −, et positions politiques de l’autre. À ce propos, il faut désormais ajouter Les cigales aux œuvres qui, depuis quelques années, ne cessent de multiplier les regards sur la grève étudiante de 2012. Après Terre des cons (2012) de Patrick Nicol, Truculence (2014) de François Racine, Le parfum de la tubéreuse (2015) d’Élise Turcotte ou Une vie neuve (2017) d’Alexandre Mc Cabe, par exemple, le roman de Marquis fait du printemps érable sa toile de fond contextuelle. Et si les enjeux de la grève font bien l’objet de joutes oratoires entre Dave et J-P, ces dernières échappent par bonheur à la tentation du prêchi-prêcha qui guette ce type d’exercice. Au lieu de s’étendre en discussions oiseuses comme le font les deux jeunes hommes, Caro, restée au Québec, se joint quant à elle aux grévistes qui prennent d’assaut les rues montréalaises.

La fourmi

Tandis que les cigales stridulent gaiement sur le bord d’un feu de camp au milieu des bois, la fourmi, prévoyante et industrieuse, veille au grain en prévision de l’hiver qui s’en vient. À Montréal, Caro travaille, apprivoise sa nouvelle routine d’enseignante, s’ennuie un peu et se questionne beaucoup. Fait-elle le bon choix en restant avec J.-P. ? N’est-elle pas plutôt en train de passer à côté d’une existence plus excitante ? Est-elle satisfaite de cette vie à deux qui prend, depuis quelque temps déjà, des allures d’éternité soporifique ?

Comme pour compenser les relâchements de son engagement amoureux, Caro se tourne vers l’engagement politique et citoyen. Elle se laisse entraîner par la vague de carrés rouges qui déferle dans les rues de la métropole et par cet élan de solidarité qui galvanise les troupes estudiantines : « L’esprit entièrement occupé à taper sur sa casserole et à chanter avec la foule, Caro était gagnée par une joie intense et inédite, une impression de participer à quelque chose de beau, au sens le plus noble du terme, qui lui rappelait que le peuple n’était pas endormi, la planète pas détruite, l’humanité pas condamnée. »

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Laissée à elle-même durant une dizaine de jours, la jeune enseignante profite aussi de son veuvage temporaire pour faire un saut du côté de Sherbrooke, où amies et famille l’accueillent chaleureusement. Elle renoue là-bas avec un ancien ami de cœur, qu’elle revoit lors d’un souper à la faveur duquel elle revit quelques bons souvenirs qui ne la rassurent en rien quant à ses choix d’avenir. Mais ultimement, la sagesse adulte triomphe : Caro, J-P et Dave se retrouvent à la fin comme si ces périodes de tensions et de remises en question n’avaient pas eu lieu. On trinque, on rit, on oublie, on grandit.
 
Les cigales est une œuvre de la route et de la ville abordant, avec une écriture d’une élégance discrète et une justesse de ton exemplaire, les difficultés des rapports interpersonnels, la vie et les angoisses d’un groupe de jeunes adultes s’apprêtant à subir cette curieuse transition qui transforme la cigale en fourmi. Le roman est traversé de plusieurs passages touchants et inspirés sur l’amitié, révélant par le fait même chez Marquis un sens de l’observation qui en fait un brillant sismographe des relations humaines.