Le plaisir du texte

Dans la solitude des champs de coton, texte de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Roland Auzet, avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet. Au théâtre Prospero jusqu’au 17 septembre 2016.

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Montée d’abord au Théâtre des Célestins à Lyon en 2015, puis au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris en 2015, l’adaptation de Dans la solitude des champs de coton par Roland Auzet s'est amenée au théâtre Prospero portée par le verbe unique et ample de son dramaturge : Bernard-Marie Koltès. À notre arrivée, on nous remet un casque audio et l’on nous demande de nous rendre à l’arrière de la salle, dans un stationnement glauque. Déjà, avant même que la pièce ne débute, la proposition captive. Les spectateurs réunis, casque sur les oreilles, attendent le théâtre en plein cœur du réel. D’un coup, chaque passant, chaque bruit de ventilation et chaque système d’alarme qui résonne deviennent acte de théâtre, tellement tout un chacun est prédisposé à attendre, voire espérer, l’acte théâtral.

Quelques instants plus tard, la voix d’Anne Alvaro résonne, soutenue par l’ambiance sonore de La  Muse en Circuit (Centre National de création musicale), et c’est de l’autre côté de la rue Plessis que l’on retrouve l’actrice s’adressant à nous, marchant vers nous, donnant ainsi le coup d’envoi. Rapidement la voix d’Audrey Bonnet lui répond; le dialogue, le débat, la quête, la chasse s’installent alors que l’actrice erre dans la foule, telle une proie apeurée. Évoluant à même le public, dans un décor du réel qui ne pourrait mieux épouser l’esprit scénographique du texte de Koltès, le duo de comédiennes finira par entrer dans la salle par l’arrière, conviant les spectateurs à faire de même pour la suite des choses. À l’intérieur nous attendent quelques bancs de part et d’autre d’un espace sobre et noir, avec pour seul élément de décor un lampadaire.

La rencontre et le risque

Cette pièce est celle d’une rencontre. Un dealer et un client, en plein cœur de la nuit dans des quartiers où le commerce ouvre à l’heure où les petites gens tombent de sommeil. Le dealer (Anne Alvaro) arrive une certitude, celle de faire une transaction. Tout au long de la pièce, elle tentera d’amadouer, d’apprivoiser, de berner sa cliente, sa proie, sa complémentarité. Cette dernière (Audrey Bonnet) se retrouve rapidement sur la défensive sans ne jamais choisir la fuite, prolongeant ainsi ce débat rhétorique, verbalement violent, que se livreront les deux actrices jusqu’à la fin de la pièce. Il serait désolant de passer sous le silence le choix de féminiser la pièce tout en conservant le texte original écrit pour deux hommes; cet étrange décalage sert pourtant le propos, comme si le discours sur les hommes touchait une nouvelle universalité.

Dans ce texte de 1985, Koltès aborde certes le commerce, mais surtout à la relation à l’autre, aux désirs, et aussi à l’opposition et le paradoxe ainsi que l’interdépendance dans le commerce. Bien que les rapports de force soient campés dès le départ, les certitudes sont rares, les intentions opaques; tout au long de la pièce, le spectateur sera toujours dans l’attente d’un renversement prochain.

«Vous n’êtes pas là pour satisfaire des désirs. Car des désirs, j’en avais, ils sont tombés autour de nous, on les a piétinés ; des grands, des petits, des compliqués, des faciles, il vous aurait suffi de vous baisser pour en ramasser par poignées; mais vous les avez laissé rouler vers le caniveau, parce que même les petits, même les faciles, vous n’avez pas de quoi les satisfaire. Vous êtes pauvre, et vous êtes ici non par goût, mais par pauvreté, nécessité et ignorance.»

L’intellectualisation du discours autour d’un deal de drogue auquel s’est prêté le dramaturge résulte en un texte brillant, une suite de monologues se transformant en logorrhées. La force de l'argumentaire qui s'y déploie n'en reste pas moins attribuable au jeu du duo d'actrices livrant une performance sans faute tellement l’aisance avec laquelle elles se sont approprié tant les personnages que leurs paroles est désarçonnante. Le texte est vaste et dense, et pourtant elles parviennent à le livrer avec un naturel qui emporte le spectateur dans une joute oratoire jubilatoire, servant par le fait même la verve de Koltès à la perfection.

«Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l’abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu’à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu’il y a à donner une forme et un poids au désir. Et parce que je vois le vôtre apparaître comme de la salive au coin de vos lèvres que vos lèvres ravalent, j’attendrai qu’il coule le long de votre menton ou que vous le crachiez avant de vous tendre un mouchoir, parce que si je vous le tendais trop tôt, je sais que vous me le refuseriez, et c’est une souffrance que je ne peux point souffrir.»

La mise en scène de Roland Auzet aurait pu être truffée de futilités : le casque d’écoute, l’ambiance sonore épousant la totalité de la représentation ou encore l’ouverture de la pièce hors les murs. Pourtant, chaque choix se justifie, se colle au texte et au jeu, dépliant ainsi une proposition théâtrale cohérente et achevée, conviant le public montréalais à une immense rencontre artistique où ni le jeu, ni la sobriété de la proposition scénique ne jure avec ce texte tout sauf aisément abordable. Sobre et jouissif, efficace et cohérent, Dans la solitude des champs de coton est un rendez-vous, tant pour une performance unique que pour le plaisir du texte. 

crédit photos : Christophe Raynaud de Lage