La place de la séduction entre l’art et le public

11 avril 2016

L’événement montréalais Art souterrain, qui en était à sa 8e édition cette année, se déroulait sous le thème «L’art doit-il séduire?», ce qui bien évidemment ouvre de multiples approches et réflexions. Si la soirée de la Nuit blanche demeure un moment fort de sa programmation, Art souterrain se déroulait sur une durée de 23 jours, soit du 27 février au 20 mars 2016. De plus, un nouveau parcours satellite s’ajoutait cette année, offrant des expositions dans plusieurs lieux culturels de la ville.

Le thème de la séduction pose le problème du rapport entre l’art et le public, de la séduction du public. Si certaines œuvres proposent effectivement une séduction plastique ou visuelle, d’autres offrent plutôt une séduction qui passe par l’authenticité de la démarche, par la transcendance et le sublime ou par la séduction intellectuelle.

La logique d’attirer l’attention médiatique doit-elle prendre le pas sur une logique interne à l’œuvre elle-même? Le recours à des formes connues, au pathos ou au consensus pour s’attirer du capital de sympathie est-il un choix artistique? L’artiste souhaite-t-il d’abord et avant tout plaire à un public spécialisé ou au plus grand nombre? La séduction est-elle une question de beauté? Est-ce que déplaire et provoquer sont des formes de séduction par la négative? Voilà quelques-unes des questions qui apparaissent incontournables avec le thème du festival de cette année.

Jean-François Bouchard, «Transpose»

La place de l’art dans la vie urbaine

Fort de sa huitième année, Art souterrain n’en a pas moins de difficultés à gérer la place de l’art contemporain dans les galeries marchandes, stations de métro et autres tours à bureaux. À l’instar de l’art public, une exposition dans ce genre d’espaces relève du défi, à la fois en terme d’acceptabilité et de mise en valeur des œuvres. Certaines œuvres sont carrément refusées par les partenaires du festival comme le précise le directeur d’Art souterrain Frédéric Loury[1] (c’est le cas de l’artiste Andres Cerrano), de nombreuses œuvres sont abimées ou vandalisées, bref, la présence même de l’art en ces lieux sous-tend une question de séduction ou de répulsion. Par exemple, l’une des photographies de la série «Transpose» de Jean-François Bouchard, qui présente des portraits de personnes transgenres, donne à voir une personne avec un tatouage du mot «Lover». Or, quelqu’un est venu y apposer un graffiti du mot «Latin» au-dessus, ce qui modifie le sens en «Latin Lover» (Amoureux Latino).

Certes, ce genre d’interaction lié au contexte de l’art dans l’espace public est assez prévisible, mais il y a de nombreux cas où l’œuvre abimée disparaît complètement pour le reste de la durée de l’exposition, comme dans le cas de l’excellente installation de Christos Pantieras «I Miss Talking to You». Cette dernière était constituée d’un mur fait de briques en cire provenant des cierges d’une église orthodoxe et dans lesquelles des mots étaient gravés, à la fois métaphore de la barrière entre les personnes et la barrière que constitue parfois le langage. Un autocollant indiquant «œuvre endommagée» est apposé systématiquement à tout endroit où une œuvre est devenue inaccessible avant la fin de l’événement, que ce soit en raison de problèmes techniques autant que des bris ou du vandalisme. Sur le site Internet du festival on peut lire : «Cette œuvre n'est plus visible sur le parcours. Elle a malheureusement été endommagée et ne présente plus les conditions nécessaires à sa présentation».

En revanche, on peut se demander pourquoi la signalétique d’Art souterrain pour indiquer le trajet à suivre n’est pas plus efficace après toutes ces années. Aussi, compte tenu que l’exposition est annoncée pour une durée de trois semaines, il est déplorable que la plupart des œuvres vidéos sont souvent inopérationnelles en dehors de la Nuit blanche. Le trajet, avec la multitude d’œuvres disparues, s’avère souvent long et ennuyeux, ce qui n’aide certainement pas les œuvres à séduire les spectateurs. D’ailleurs, les passants qui pourraient se laisser prendre au jeu en croisant par hasard une œuvre ne risquent pas de poursuivre longtemps leur visite si les œuvres sont aussi distantes les unes des autres.

 

Le paradoxe de la séduction du public

L’espoir de séduire avec une œuvre n’est pas toujours unidimensionnel. Il s’agit de savoir qui on souhaite séduire, et surtout comment, par quels moyens. Prenons un exemple : «Le contenu c’est un aperçu» de Laurent Da Sylva se présente sous la forme de cadres, de boîtes vitrées dans lesquelles il n’y a que de la condensation. Cette œuvre fait directement référence à l’essai L’art à l’état gazeux : le triomphe de l’esthétique d'Yves Michaux, où le constat est celui d’une disparition de l’œuvre d’art comme objet au profit d’une expérience esthétique; parallèlement, Michaud constate une esthétisation, un embellissement des biens de consommation. Or, «l’allégresse corrosive[2]» du style de Michaud comme l’appelle Marion Duvauchel, n’en fait pas dans le champ de l’art une voix qu’on pourrait qualifier de consensuelle.

Évidemment, ces questions sur l’ontologie de l’art s’adressent d’abord et avant tout à un public bien au fait de l’art contemporain. En ce sens, on peut se demander si l’œuvre de Da Sylva ne devient pas une sorte d’ovni lorsqu’on la présente dans un événement comme Art souterrain qui vise un élargissement du public de l’art. Séduire un public spécialisé n’est clairement pas le même pari que celui de séduire un plus grand public.

Renato Garza Cervera, «Fun Enhancers»

La séduction des uns peut aussi être la répulsion des autres. L’œuvre de Renato Garza Cervera, en jouant la carte de l’installation participative invitant à prendre des selfies, le tout accompagné d’un discours très convenu sur la pauvreté et l’itinérance, tombe plutôt à plat. Enfin, la banale photographie «Autoportrait à la fenêtre» de Jonathan Lemieux ne semble que reconduire le cliché de la représentation de soi sur les réseaux sociaux numériques et ce, sans proposer de dépassement ou de réflexion sur l’usage contemporain de l’image de soi, bref, sans qu’on sache trop en quoi cet agrandissement photographique serait plus pertinent artistiquement qu’un selfie tout ce qu’il y a de plus ordinaire.

Mathieu Bernard-Reymond, «Monuments»

Trouver un équilibre

Avec «Monuments» de Mathieu Bernard-Reymond, des graphiques du monde économique sont mis en parallèle avec des sculptures et des environnements photographiés. Ce jeu de similarité des formes ouvre de nouvelles façons de voir l’interrelation entre les données abstraites du discours économique et le monde concret. Qui plus est, l’exercice ludique de reconnaître divers types de graphiques dans le paysage ajoute au plaisir offert par l’œuvre. Cet équilibre entre le jeu plastique et les réflexions potentielles sur l’art ou sur la portée du discours économico-politique peut séduire autant un public habitué que des néophytes.

Par ailleurs, l’installation de Jean Brillant s’offre au regard comme un monument étrange : une chaise et une table de travail sur laquelle repose des classeurs rouillés qui ont été découpés. De plus, de nombreux autres classeurs sont empilés tout autour de cette table, créant un espace étouffant ; il est même possible de ne pas voir la table selon le point de vue d’où l‘on regarde. Le titre «Cauchemar d’une secrétaire» y ajoute une belle touche d’humour.

Ericka DeFreitas, «The Impossible Speech Act»

Soulignons également la stupéfiante série de photos de Zhang Kechun, où les espaces reflètent une magnifique étrangeté. Aussi, «The Impossible Speech Act», un projet de performance photographique de l’artiste Ericka DeFreitas avec sa mère, valait le déplacement. Les masques mortuaires faits de glaçages à gâteaux offraient l’occasion de rapprocher la performance artistique et le plaisir enfantin de jouer avec la nourriture, tout en questionnant l’éphémérité de la vie et, corollairement, notre rapport à la mort.

Finalement, on ne peut passer sous silence le travail de Fred Laforge qui, avec ses dessins et ses sculptures, vient mettre en valeur la beauté des corps ronds, déplaçant l’idée d’une séduction qui serait l’apanage du corps uniformisé par les représentations médiatiques. 

 


[1] Lors de la table ronde «L’art doit-il séduire» organisée par Art souterrain le 8 mars dernier à l’Arsenal, le directeur Frédéric Loury a fait part des difficultés auxquelles fait face le festival lorsque vient le temps de faire accepter les œuvres par les partenaires de diffusion.