« Faire avec rien, c'est cela être riche » : entretien avec Boris Crack

17 mai 2017

Boris Crack est poète, performeur, musicien, vidéaste, conférencier. Il vit en France, a vécu au États-Unis et est venu plusieurs fois au Québec pour performer ses textes. Il est l’auteur de quatre livres : Black Gouda (Maelström, 2008), Les girafes du mal (Maelström, 2009), Les enfants sauvages (Maelström, 2013) et Ma vie racontée à une bûchette de chèvre (Les états civils, 2014). En mars 2017, dans le cadre du Mois de la poésie, Boris Crack était à Québec pour deux soirées de lecture et une conférence.

Je n’aurais pas écrit si je n’avais pas rencontré Boris Crack. Je n’aurais pas écrit une ligne. Je pensais que pour écrire il fallait être Racine ou équivalent. L’éducation française vous met en tête que non seulement Racine ou équivalent peut seul écrire, mais que Racine ou équivalent bâtit chacun de ses livres comme une petite cathédrale de sens. C’est pour cela, nous dit-on, que Proust parle tant de cathédrales. Et toute histoire serait téléologique, c’est écrit dans Aristote.

Je n’aurais jamais écrit car je suis bien incapable de poser la moindre pierre d’aucun bâtiment sacré, ni de faire aucun plan. Quand on commence à penser par la fin, quand on applique la téléologie du sens à la moindre phrase, chacune devient une épreuve, un examen par lequel vous juge toute une bande de papas symboliques, à commencer par votre surmoi. Boris Crack m’a appris à commencer par le début, sans penser à rien d’autre qu’au début, que la fin arrivera bien assez tôt, mais toujours trop tard pour gâcher un texte que l’on a entrepris d’écrire. Du moins, c’est ainsi que je décrirais l’impression de liberté que j’ai immédiatement ressentie à la lecture de ses textes simples, répétitifs, minimalistes, absurdes et noblement idiots. Les finalités sont le plus souvent imposées, seul le début nous appartient. Boris Crack, en cela héritier de Jean-Louis Costes, propose une œuvre libre qui se maintient en un perpétuel début, pour le meilleur, dans l’énergie du jaillissement.

En outre d’aborder régulièrement le thème de la dépossession – physique, morale, artistique... –  dans tes textes, tu privilégies formellement un certain minimalisme. Comment faire de cette forme de pauvreté, de cet attrait pour la pauvreté, une richesse ? 

En ce qui concerne l’écriture, les matériaux à partir desquels je travaille sont pauvres. De même, socialement parlant, je ne suis pas tombé dans la littérature avec un bagage culturel énorme, ni un bagage économique énorme. Tout a dû être inventé, et tout a été inventé comme un jeu. Il me fallait trouver un matériau, un peu comme les pièces d’un puzzle, et je l’ai trouvé dans des choses qu’on pourrait qualifier de pauvres, comme par exemple des textes issus de wikipédia, des faits divers, ou des biographies, des choses qui, dans la sphère littéraire, ne sont pas considérées comme nobles. Si je vais chercher la biographie d’un chanteur dans wikipédia, ce n’est pas tant pour rendre hommage à ce chanteur que pour exploiter la pauvreté de ce matériau, le travailler avec des répétitions, du rythme, pour créer un texte qui soit susceptible de provoquer quelque chose sur scène. Ce serait un minimalisme pauvre dans le sens où il est fait de petits riens, issus de la culture populaire. J’aime la culture populaire, mais j’aime encore plus l’idée de faire quelque chose à partir de rien. C’est ce que j’aime aborder dans l’art, mais aussi dans la science depuis quelques années maintenant. Créer quelque chose à partir de rien, c’est cela aussi, en quelque sorte, l’astronomie. Faire avec rien, c’est cela être riche.

Tu as été un proche de l’auteur trash Christophe Siebert, qui aborde également, à sa façon, plusieurs thèmes populaires. Te définirais-tu comme un auteur trash ?

Il ne faut pas confondre pauvre et trash. Je fais dans le populaire avant tout. Je viens d’un milieu populaire et je veux rester là-dedans à 400 %. Un populaire qui ne soit pas du populisme. Un populaire cosmique. Je dis souvent que la vérité est dans la variété. Les choses les plus exigeantes qui ont été faites, pour moi, l’ont été en musique populaire. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas facile de faire de la musique populaire. J’ai pu dire ainsi que Balavoine était plus fort que Beethoven. Ce n’était pas tant par provocation que parce que je le pensais. Et d’une certaine façon, du fait même qu’il vienne après Beethoven, Balavoine lui est supérieur. Il l’a avalé. Le chanteur, Mon fils ma bataille, ça nique tous les préludes de Bach.

 

Tu écris dans Les enfants sauvages : « Ce qui m’intéresse chez Steven Jesse Bernstein, c’est ce qui m’intéresse chez Jeff et Jim [du groupe Feral Children], c’est ce qui m’intéresse également chez Modest Mouse, groupe qui n’a jamais vraiment percé en France, c’est le trou de l’anonymat, du rien d’où ça vient, les mots et la musique, quand les mots et la musique se font sans la musique et sans la littérature, et contre elles. » Peux-tu développer cette idée d’art sans art, d’art contre l’art ?

Oui, on peut parler de musique sans la musique dans le sens où l’on peut faire de la musique sans aucune technique musicale. Je pense par exemple à la No Wave, à des gens comme Alan Vega de Suicide. Cela devient souvent « contre » la musique, en ce qu’il s’agit alors de se glisser dans la scène musicale pour dire quelque chose d’assez radical, pour aller au-delà de l’art, en ce que la scène artistique, ou le médium, ne sont plus des buts finaux. La scène artistique est très clivante, beaucoup de gens n’en font pas partie, il s’agit alors de s’y immiscer pour poser une bombe. D’une certaine façon, Modest Mouse, ou même le grunge, c’est un peu ça. Il s’agissait de venir de nulle part. Symboliquement, Kurt Cobain est sorti de la forêt de l’état de Washington comme un enfant sauvage, un enfant qui ne maîtrise pas le langage. Ces enfants sauvages se sont inventé le droit et le savoir-faire pour leur permettre de devenir des enfants sauvages musicaux. Steven Jesse Bernstein me fascine en ce qu’il fait partie de ces gens qui ont inventé énormément de choses sans passer à la postérité. Tout le monde, à la fin des années 80, à Seattle, a pu le voir. Il faisait des premières parties de groupes de musique, ou de lectures, comme celles de Burroughs. Beaucoup de gens de Seattle qui allaient devenir célèbres ont été inspirés par lui. Une transmission invisible s’est faite, de Bernstein à la pop culture des années 90. C’est une folie et une rage qui ont réussi à s’imposer. J’aime ces radicalités qui s’imposent.

Il y a en France, plus qu’au Québec, une certaine réticence de l’underground vis-à-vis de l’idée de nation. Une volonté de déconstruire la culture, de déconstruire la langue. Comme si le pays était devenu trop vieux et qu’il fallait le mettre à terre. Comment te situes-tu par rapport à cette forme de ressentiment culturel ?

Cette liberté, ce ressentiment, je les retrouve, et ils me fascinent, dans le rap. Dans un certain rap français, récent, qui privilégie une langue extra-terrestre, un argot des banlieues parisiennes, et pour la première fois dans le rap français, un beat très lent. Je pense à Peace N’ Lovés, PNL. Eux peuvent dire « Fuck la France », mais ils ne le disent pas comme ça, ils sont d’ailleurs au-dessus de ça. Ce qui est intéressant, c’est que tout le monde déteste PNL dans le milieu artistique dominant, généralement blanc. Mais ça marche à fond, car cela parle une langue qui n’avait jamais été parlée. Fuck la France, oui, mais il y a toujours ce poids culturel, cette fiction française, qui n’a finalement jamais existé. Le gros problème de la France, c’est que c’est une fiction, mais que l’on nous l’impose comme une vérité, comme un livre éternel qui s’écrirait lui-même. Peut-être que les Québécois sont conscients de s’être inventés, qu’ils sont plus conscients de l’identité fictionnelle de leur pays, et qu’une de leurs forces est là. Toutefois, il y a également de bonnes choses en France. Ce qui est vraiment dégueulasse, c’est l’élitisme, politique et culturel. Pour ma part, je ne dirais pas fuck la France, mais un fuck plus général, fuck les blancs, et fuck la fiction blanche. D’ailleurs, en me promenant dans les rues de Québec, j’ai pu voir plusieurs fois le graffiti « fuck the whites » !

Tu es à la fois poète, musicien, performeur, conférencier. Maintiens-tu un lien entre tous tes projets, ou ce sont des projets menés à part ?

Le lien, c’est le minimalisme, on revient ici à la pauvreté. Le minimalisme et la répétition. La musique électronique se forme par répétition de samples, on construit alors quelque chose, on peut poser des voix machinées. J’y vois beaucoup de similitudes avec l’écriture. De même dans l’électro, dans la techno, il y a quelque chose d’assez punk, on envoie la sauce, un peu comme je veux le faire dans mes lectures. Pour moi, c’est un tout. Et maintenant, tout cela est relié par ma fascination pour la science, l’astronomie, l’exploration spatiale, les révolutions scientifiques et les extra-terrestres. J’en parle dans mes textes, dans mes conférences, ça influence ma musique. Minimalisme et espace, pour moi ça fait un tout.

Il y a quelque chose d’extrêmement touchant à t’entendre lire. C’est à la fois très drôle et très sombre. Ta voix a une présence vraiment particulière. D’une certaine façon, tu donnes l’impression de jouer tes textes. La lecture, pour toi, serait-elle aussi un travail d’acteur ?

Cela vient assez naturellement. J’ai beaucoup lu mes textes en public. Il s’agit en vérité de ma voix naturelle. Certes, c’est un personnage que j’ai créé, mais c’est aussi quelque chose qui vient de moi. Comme une voix intérieure. La volonté d’incarner des émotions et d’en faire quelque chose. Ce n’est pas purement une création artistique, c’est quelque chose d’assez naturel, de spontané. Pour moi, il ne s’agit pas de transmettre un texte comme on transmettrait un savoir dans une université. Si tu te présentes devant un public, il faut lui donner quelque chose de plus, sinon on meurt, en tout cas, sinon, moi, je meurs.