Explorations de la lenteur

31 mai 2019

UNFOLD | 7 perspectives, Direction artistique et chorégraphe : Danièle Desnoyers ; Interprétation : Myriam Arseneault, Paige Culley, Jean-Benoit Labrecque-Gilbert, Louis-Elyan Martin, Milan Panet-Gigon, Nicolas Patry, Brontë Poiré-Prest ; Musique : Ben Shemie ; Scénographie : Geneviève Lizotte ; Costumes, maquillages : Angelo Barsetti ; Éclairages : Gonzalo Soldi ; Dramaturgie : Guy Cools ; Regards artistiques : Sophie Corriveau et Anne Thériault. Présenté du 30 mai au 1e juin 2019 au Studio-Théâtre des Grands Ballets (Montréal) dans le cadre du Festival Transamériques.

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L’audace et la recherche constituent le levier créatif de UNFOLD | 7 perspectives. Leur conjonction fait par ailleurs émerger la grande question soulevée par l’œuvre, à savoir « qu’est-ce qui nous rend uniques ? » Si Danièle Desnoyers cherche à explorer de nouvelles avenues pour son langage chorégraphique, elle ne perd rien de l’unique sensualité (justement) qu’on lui connaît, en plus d’inviter cette fois-ci les danseurs à la suivre dans cette attitude stimulante d’exploration des résistances et du déploiement de l’individu en regard de l’autre (et dans la société).

La lenteur comme résistance du corps

L’amorce de la pièce est fabuleuse, riche pour les sens. La lenteur s’installe comme un choix esthétique, et la danse fait onduler l’éclairage (de plafonds bas) sur les costumes aux étoffes chatoyantes, avec ceci d’intéressant que la chorégraphe démontre par sa très longue introduction que la lenteur est loin d’être dépourvue de tensions. Tensions intérieures, tensions entre les corps, entre les corps et les objets, mais également tension du rythme, et une détermination quasi-animale de le conserver, car si nous avons sept perspectives différentes qui se meuvent devant nous, c’est le rythme qu’elles s’unissent, et par une écoute très raffinée.

La quête consiste donc à occuper l’espace en continu, dans un rythme hypnotique (Ben Shemie à la musique), à occuper et défendre sa part d’espace. Les danseurs cherchent toutes les résistances possibles du corps et des mouvements, comme s’il s’agissait de zones confortables, s’accaparant tous les éléments de la scène comme des objets qui participent à leur exploration, à savoir les costumes, les autres danseurs bien sûr, mais aussi l’espace. L’espace devient lui-même un objet, puisqu’il se démultiplie : les praticables prennent au début l’aspect de deux podiums de défilés de mode, disposés en parallèle, sur lesquels les corps avancent continuellement et en un sens seulement, dans une transe qui rappelle la lenteur des fauves. Ils arborent des costumes qui dévoilent et isolent certaines parties du corps : ici deux mains, là deux cuisses, là encore deux bras, un torse, des pieds, etc. Puis le rythme musical commande une accélération des mouvements, les danseurs viennent présenter des solos à l’avant-scène, le plafond se lève et on passe à la deuxième scène, à la configuration suivante.

Bêtes de danse

Avec l’accélération du rythme qui s’accompagne d’une transformation des praticables, qui présentent une nouvelle scène de forme carrée (avec un trou au centre), la danse de chacun se déploie tranquillement. Malgré son attrait pour les ruptures de rythme, comme le bégaiement, par exemple (dont nous avons un sampling qui sera, choix discutable, mimé par un danseur au début de cette scène), il faut souligner à quel point Desnoyers réussit remarquablement à installer la progression du mouvement. Car l’individualité de chacun doit, avant de se déployer totalement, passer par le balbutiement, au prix d’une danse entrecoupée, où tous suivent la musique et tentent d’éviter les contacts jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que chacun entraîne son praticable dans sa chute (pour libérer l’espace).

Cette libération provoque celle de chaque individu, et donnera à voir les talents briller. Alors que chacun est aux prises avec ses résistances intérieures, il n’en demeure pas moins une uniformité dans le propos : le corps devient un réseau nerveux de spasmes prêts à « popper » aussitôt qu’un contact avec l’autre est seulement suggéré, ce qui le poussera à se délier tranquillement, après un long apprivoisement de l’espace et de tout un chacun au sein de celui-ci.

Malgré cette portion de la pièce, qui met de l’avant l’individualité des danseurs, la quête principale de ces derniers (hormis celle d’occuper l’espace), celle d’être vus, est sous-tendue par quelque chose d’animal dans les corps soumis à la musique, à la lumière et à l’espace. Dans le choix du ton général de l’interprétation (où se démarque la grande profondeur de Paige Culley) réside une froideur déterminée qui met en évidence des talents techniques, de l’imagination et surtout une grande sensualité chez les danseurs.

La lenteur comme résistance sociale

Avec la recherche de la fluidité dans le mouvement, les danseurs, en passant par la désobéissance (lors de l’unisson), l’asymétrie et le chaos, apprendront le contact avec les autres. Le rythme ralentit alors, montrant à voir plus de duos, où la douceur et la bienveillance apparaissent. La chorégraphe exploite les contrastes de grandeur dans les portés, qui sont imaginatifs et où les danseurs se distinguent (Myriam Arseneault et Nicolas Patry).

Sept perspectives, c’est aussi le défi de mettre en scène sept danseurs ayant chacun des forces différentes et de les célébrer toutes à leur moment. Si on assiste, dans UNFOLD, à une libération des individualités au moyen de la danse, dans une progression installée de main de maître, il n’en demeure pas moins que la première impression, au sortir de la pièce, est que la représentation souffre d’une finale de groupe célébrant le chaos. L’idée, bien que d’une cohérence sans faille avec la structure, donne lieu à des déplacements bourdonnants, où le spectateur ne sait trop où donner de la tête, et où la principale préoccupation des danseurs semble consister à ne pas se heurter de plein fouet. Mis à part cette séquence audacieuse près de la finale, dont la froideur, au niveau de l’interprétation, gênait possiblement une certaine catharsis, la nouvelle pièce de Danièle Desnoyers, qui se clôt en beauté et en lenteur, nous a livré de nombreux moments dignes d’une œuvre très savamment construite et dotée d’une solide équipe de production.

crédits photos : John Londono.