Douce revanche

28 septembre 2017

Piece for person and ghetto blaster, concept, texte, mise en scène et performance : Nicola Gunn ; choregraphie : Jo Lloyd ; son : Kelly Ryall ; audio et vidéo : Martyn Coutts ; lumières : Niklas Pajanti ; costumes : Shio Otani ; dramaturgie : Jon Haynes ; direction de production : Gwen Gilchrist ; production : Jenny Vila. Présenté du 27 au 29 septembre à L’Usine C (Montréal).

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La prémisse est simple: Sur le bord d’un canal, un homme, accompagné de ses deux enfants, lance des pierres à un canard. Une femme, qui passait par là, les aperçoit : doit-elle intervenir? Nicola Gunn fait de ce dilemme un cas de figure. Si la question paraît d’emblée facile à résoudre, elle se complexifie au fur et à mesure que, tour à tour, les positions se succèdent, entraînant le spectateur dans une disposition des hypothétiques points de vue, de détails qui pourraient paraître anodins mais qui portent cependant à réflexion. Supposons que vous soyez cette femme : de quel droit, et sous le coup de quelle morale, pouvez-vous vous permettre d’intervenir? Qui êtes-vous pour dire à cet homme quoi faire? Est-ce que votre intervention pourrait envenimer la situation et pourrait-il, par la suite, s’en prendre à d’autres canards? Et vous, est-ce qu’il viendrait vous le dire, s’il le pouvait, jusque dans la chambre d’hôtel où vous vous dirigez, que vous êtes une bien mauvaise personne de coucher avec un homme marié? Est-ce moins condamnable, quoique plus hypocrite, que de lancer des pierres à un canard? Faut-il être blanc comme neige pour faire la morale ou pour espérer sauver un animal? Quelle est la responsabilité de chacun face aux actes des autres? Et si vous étiez ce canard?

L’histoire débute lorsque la femme, une australienne en voyage à l’étranger, fait le choix de provoquer une altercation houleuse plutôt que de se taire. Le canard, une femelle, ne bouge presque pas ; à peine si elle tourne en ronds, affolée, sans se résoudre à fuir et à abandonner les œufs qu’elle couve. Insatisfaite du résultat de son échange (en partie entravé par la barrière de la langue), Gunn rentre chez elle et fustige cet homme dans un statut qu’elle écrira sur Facebook alors que, sur scène, elle se moque de cette solution factice, de ce faux tribunal qui ne change rien mais qui permet aux gens de se placer dans l’espace du bien, et d’en placer d’autres dans celui du mal, à grand coups de likes et de commentaires.

Tenter de défendre sa position : sur la scène comme un canard

Gunn accompagne cette réflexion d’une gestuelle étrange, mi-fitness, mi-danse. Elle effectue une succession de postures qui semblent traduire la pensée qu’elle illustre, puisque certaines formes reviennent, comme un écho à ce qui a été dit plus tôt, pour appuyer ou tourner en dérision ces idées. Beaucoup de références à la culture populaire, au cinéma surtout, viennent ponctuer la pièce. Loin de se complaire à exposer sa petite leçon de morale comme une professeure à ses élèves, l’infiniment charmante interprète écorche elle-même son entreprise au passage, tantôt par de petites réflexions (« What the fuck am I doing?”, “It’s pathetic!”) ou encore en questionnant l’usage de l’espace théâtral en guise de lieu de tribunal.  À cet égard, l’autodérision, les mises en abyme autoréflexives (lorsque par exemple l’homme du canal, en adoptant une posture d’artiste contemporain, tourne son projet en dérision) et les références cinglantes à Marina Abramovich laissent bon nombre de spectateurs hilares. 

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Dans la salle comme des canards
 
Habile avec le public, Nicola Gunn s’y faufile un instant pour le sonder. Provoquante, elle se déplace à travers les gens sur les dossiers des bancs, exposant à la fois l’obscénité de sa prise de parole et de son corps, qu’elle colle en toutes parties au visage de certains spectateurs. Elle souligne ainsi à gros traits le pouvoir dont elle dispose dans le cadre de ce spectacle, de ce tribunal, et dont le spectateur, confiné au silence, ne jouit pas. Il se retrouve plutôt devant cette forme d’agression (tout de même déjà exploitée souvent dans les salles ces dernières années, si bien qu’elle ne choque plus tellement) dans la position du canard qui couve ses œufs : scotché à son siège, n’osant pas trop bouger. 
 
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Si vous étiez le canard, donc
 
La question se déporte alors vers d’autres enjeux ; que feriez-vous si vous étiez le canard, placé face au choix de sauver sa peau ou sa progéniture ? Dans la réflexion qu’elle propose, Gunn souligne ce problème ; qui donc se soucie au final du point de vue de celui qui reçoit la pierre? C’est là où la pièce se retourne sur elle-même, peut-être même se retourne-elle sur la philosophie morale : peu importe finalement le nombre de querelles ou la qualité des arguments qui les composent. Le canard, au centre des débats, continuera à survivre, à protéger ses petits. Il ne sentira pas le poids de la responsabilité s’écraser sur son dos, peu importe celui des pierres qu’on lui jette. Toute l’absurdité du geste de l’homme, toute l’absurdité de la réflexion de la femme, sont alors révélés. 
 

Vous n’êtes pas un canard

Vous n’êtes pas un canard et Nicola Gunn a une solution pour vous. Elle extrait des coulisses une cape magnifique et colorée, enfile une coiffe et la voilà dans le rôle du canard.  Elle se pose au sol, de dos, et, sa voix, distordue par le micro, se lance dans un monologue dans lequel tous les éléments de la nature figurent. Elle mène sa vie de canard. Les descriptions se répètent et s’accentuent, l’intensité et le rythme augmentent. Des lasers traversant la salle se multiplient, mimant la trajectoire des pierres qui, elles, ne sont jamais nommées par la performeuse. Pour le canard, il n’y a ni dilemme moral ni questionnements humains. Pour le canard ce n’est qu’une agression de plus dans une vie de canard. Pour le canard il n’y a qu’une mission : protéger ses œufs.  


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crédits photo : Gregory Lorenzutti