Décryptages

06 avril 2020

L’annexe, Catherine Mavrikakis, Montréal, Héliotrope, 2019 

La clé USB, Jean-Philippe Toussaint, Paris, Éditions de Minuit, 2019.

///

Vivre dans la clandestinité, disparaître, se soustraire – temporairement ou non – à l’ordre des choses : c’est la voie qu’empruntent nombre de personnages tirés des romans noirs ou des films d’espionnage. Car en parallèle à notre monde ordinaire et prosaïque, un autre univers se déploierait, où de puissants réseaux organisés gouverneraient à l’insu de tous. Voilà, du moins, ce que nous ont appris de multiples scénarios tirés de la littérature et du cinéma hollywoodien. Avec leurs romans La clé USB et L’annexe, tous deux parus en 2019, les écrivain·e·s Jean-Philippe Toussaint et Catherine Mavrikakis s’inscrivent dans cet univers – celui des complots mystérieux et des rencontres secrètes. Un tel choix narratif ouvre la fiction à un vaste champ des possibles, en ce qu’elle permet de s’aventurer en-dehors de l’existence quotidienne, que la question du « faire vrai » se pose ou non. Ici, ce sont donc les codes du roman noir, de ces œuvres que l’on tend à reléguer aux abords de la littérature, qui guident en partie la lecture. Mais s’ils reprennent le moule du roman d’espionnage et ses thématiques – la fuite, la surveillance, la méfiance, etc. –, La clé USB et L’annexe se plaisent aussi à déjouer le genre ; dans ces faux romans à suspense, les auteur·trice·s sabotent le sentiment d’attente d’abord créé, en détournant le récit ou en faisant s’enliser l’action.

Mettre l’avenir en jeu

Avec La clé USB, Toussaint met en scène l’univers de la technologie blockchain et de la cryptomonnaie bitcoin. Le personnage principal et narrateur, Jean Detrez, travaille pour la Commission européenne et se spécialise dans le domaine de la prospective stratégique, dont l’objet d’étude est tout aussi vaste que fuyant : l’avenir. Alors qu’il est abordé par des lobbyistes, parmi lesquels un certain John Stavropoulos, un homme au « physique d’acteur » ayant quelque chose « d’envoûtant et de séducteur », il reçoit une invitation en Chine de la part de la société BTPool Corporation, laquelle porte un intérêt particulier à ses travaux. Detrez refuse d’abord l’offre, mais quand il vole et consulte une mystérieuse clé USB échappée par Stavropoulos lors de l’une de leurs rencontres, il découvre que la société chinoise en question s’adonnerait à des activités illicites : la séquence de démarrage de leur machine AlphaMiner88, un « prototype encore secret », contient « une porte énigmatique, une porte qui n’aurait pas dû exister », c’est-à-dire une « backdoor » qui pourrait permettre à des individus malfaisants de s’y infiltrer. Intrigué, il accepte l’invitation et se rend en Chine en cachette, une décision qui provoquera une suite de revirements et de malchances, d’une visite secrète dans une mine au vol de son ordinateur. Tous ces événements feront alors redouter au narrateur que le pire, une catastrophe, soit encore à venir.

Si le roman fait adroitement s’enchaîner les actions, à la manière d’un authentique roman à suspense, il acquiert aussi une dimension poétique, voire métaphysique, puisque Toussaint y réfléchit à l’inquiétude des hommes, à leur peur devant l’inattendu et la menace : « [d]ans son incertitude essentielle, dans son indétermination menaçante, l’avenir a toujours été pour l’homme une source d’inquiétude », soutient le narrateur lorsqu’il aborde le sujet de la prospective. Tout ce qui viendra, nous dit La clé USB, reste inconnu, risqué, impossible à prévoir. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre l’intrigue, puisque de manière imprévisible, le roman d’espionnage finit par dérouter : cette histoire de clé USB – je vends la mèche – n’aboutira finalement à rien. Le roman se clôt plutôt sur une plongée dans l’intime, dérivant de sa prémisse inquiétante pour se transformer en un subtil hommage au père disparu : celui du personnage principal et – si on se permet momentanément de sortir du texte – celui de l’auteur, qui, dit-on, était un avide lecteur de romans noirs. Le « désastre inconnu dont [Detrez] avai[t] pressenti l’imminence », ce sera donc le drame personnel, qui surgit brusquement et qui surprend, mais qui pouvait néanmoins se lire dans quelques indices laissés çà et là. « J’avais le sentiment de n’avoir plus d’avenir personnel », dit le narrateur, qui se définit pourtant comme un « expert de l’avenir », mais de « l’avenir du monde, jamais de [s]on propre avenir ». Et lorsque, devant le corps de son père décédé, le narrateur avoue – dans la phrase qui clôt le roman – la « difficulté qu’[il a] toujours eue à exprimer [s]es émotions », peut-être nous invite-t-il alors à retracer les touches de sensibilité et de douceur qui traversent le récit, depuis l’évocation du caractère « émouvant », « merveilleux » et « féérique » des scènes de pluie dans les films d’anticipation, jusqu’à la comparaison entre son père et le ginkgo, un arbre qui « possède une volonté de vivre hors du commun », et qui est en cela « le symbole de l’espérance de vie ».

Transfigurer le huis clos

Comme dans La clé USB, où le narrateur dit s’« enfonc[er] profondément dans la clandestinité », le roman de Mavrikakis met en scène un personnage qui s’extrait du monde. Dans L’annexe, la narratrice Anna, une espionne travaillant pour l’organisation secrète l’Agathos, a été repérée à Amsterdam par un membre de l’organisation ennemie, l’Echtros, alors qu’elle s’était recluse pendant des heures dans l’appartement de la famille Frank, parmi les visiteurs qui traversent aujourd’hui incessamment ce haut-lieu du tourisme hollandais. Elle est alors transférée et confinée à une résidence protégée qu’elle nommera dorénavant l’Annexe, d’après l’espace qui a tenu lieu de cachette aux Frank et à leur fille Anne, le seul endroit où la narratrice parvient à se sentir chez elle. Véritable huis clos, la maison de protection dans laquelle se retrouve Anna est gérée par Celestino, un homosexuel « fatigué par les histoires d’hétéros », ne lisant que des livres écrits par des auteurs gais, et s’amusant à reconnaître en chaque être un personnage littéraire – pour Anna, il s’agira de la « prisonnière de Proust », Albertine. Celui-ci, comprend la narratrice, est un « magnifique manipulateur d’âmes », à la fois bon et pervers, cherchant à les amadouer pour les manipuler. S’engagera alors entre les deux personnages un jeu de pouvoir singulier, un « concours littéraire » où chacun cherchera à retrouver « les rôles romanesques incarnés par chaque être ». Aussi les autres habitants de l’Annexe prendront-ils, pour la narratrice qui est aussi une ex-étudiante en littérature, les noms de Tourgueniev, de Charles Morel, de Meursault, de Gregor Samsa ou de Madame de Sévigné. Et quand certains d’entre eux commenceront à mourir, Anna, malgré sa méfiance, continuera néanmoins à se laisser mener par Celestino et ses « boniments » littéraires.

À travers la présence spectrale d’Anne Frank, à qui s’identifie la protagoniste, Mavrikakis ramène dans le présent les grandes cruautés de l’Histoire, celles qui dépassent ce qu’on pourrait concevoir de pire, celles que même l’imagination – ou l’écriture – n’auraient pu concevoir : selon Anna, « [l]es chimères des écrivains, comme le pire des cauchemars, restent moins éprouvantes que les manifestations détraquées de nos civilisations ». En convoquant cette figure, Mavrikakis propose aussi une réflexion sur le sentiment d’appartenance aux lieux – lesquels « donne[raient] cette impression de légitimité à la vanité de la présence humaine dans le monde » –, ainsi que sur l’enfermement. S’inscrivant dans la lignée d’Anne Frank, dont elle se fait une héritière littéraire, Anna se met à son tour à « transfigur[er] […] les lieux d’enfermement », en en faisant des espaces de création, d’où peut surgir l’écriture. Quant au lien qui est tissé entre le métier d’espion et la littérature, l’autrice choisit de l’expliciter à travers la voix de sa narratrice : « Dans le métier d’agent secret, il reste de mise d’imaginer les morceaux manquants d’un récit ou d’une existence. » Il s’agirait donc, dans les deux cas, de créer afin de reconstruire un « ordre du monde inventé ». La lecture apparaît alors, dans L’annexe, comme une manière de saisir l’humanité, puisqu’elle apprendrait à « déchiffrer des tas de signes à même le corps, les gestes, et les actions » des autres. La littérature d’espionnage, quant à elle, s’érige en une métaphore désignant la vie, où il faudrait toujours décoder pour parvenir à comprendre.

Se faire des scénarios

« Je déteste les espions incultes », dira « le narrateur » Celestino, qui dirige et modèle les autres selon ses désirs, afin de transformer sa maison de protection en un lieu de littérature et de fiction. Façonnant un espace coupé de l’extérieur, où le littéraire règne, Mavrikakis choisit de représenter un monde qui exhibe son caractère fictif, qui revendique son appartenance aux lois – souveraines – de la littérature. Dans L’annexe, les œuvres permettent d’appréhender la réalité, allant même jusqu’à s’y substituer pour devenir le cadre depuis lequel rendre intelligible ce qui nous entoure. « Y avait-il des lecteurs de Proust dans nos services secrets qui cherchaient des Charles Morel pour jouer les espions ? », se demande la narratrice quand elle constate le côté mesquin d’un autre habitant de l’Annexe, comme si le monde devait nécessairement se coller à la fiction, comme si les personnages romanesques prenaient vie et s’incarnaient dans la réalité. Chez Toussaint, la trame narrative – c’est souvent le cas dans les romans d’espionnage – est plutôt ancrée dans le contexte social et politique contemporain. C’est alors davantage l’expérience du « monde réel » qui paraît permettre un accès à la vérité pour le personnage principal. « Dans la voiture, […] je songeais que le réel était toujours supérieur à toutes les représentations qu’on pouvait s’en faire », raconte Jean Detrez, alors qu’il quitte son bureau pour s’aventurer « sur le terrain », laissant de côté la « réalité abstraite » de ses prévisions théoriques. Et quand ce dernier est charmé par la traduction française du terme « backdoor », Toussaint laisse entendre que les mots, en tant que forme de représentation, pourraient être trompeurs. « J’aimais beaucoup cette métaphore d’une porte dérobée, qui évoquait une scène galante, […] ou faisait penser à ces escaliers ou corridors dérobés, qui ouvrent l’imaginaire à des représentations chevaleresques », dit Detrez, avant de faire remarquer que les « connotations poétiques et gracieuses » de l’expression « porte dérobée » recouvrent en fait une réalité plus sombre, puisque l’objet qu’elle décrit sert forcément des intentions frauduleuses.

C’est que la représentation peut cacher quelque chose, qu’elle peut être mensongère et, en cela, risquée. Cette idée selon laquelle les mots, l’écriture, comporteraient une part de danger, est aussi présente chez Mavrikakis. « Je demeurerais vigilante, quitte à expurger la littérature de mon être », se dit Anna quand, méfiante, elle sent qu’elle se laisse peu à peu prendre au piège par Celestino. Dans l’Annexe, afin de ne pas se laisser tromper, « [i]l ne fa[ut] pas céder aux enchaînements livresques qui déjà se bouscul[ent] et qui comble[nt] le manque de signes à décrypter. » Combler les vides du réel par la fiction, Jean Detrez le fait aussi, en ce qu’il voit des signes et des indices là où il n’y en a pas, et lit ce qui l’entoure comme un scénario d’espionnage. Comme Anna, Detrez vit dans un univers de fiction. La prospective stratégique est, après tout, un domaine qui relève de l’imagination : il s’agit de concevoir l’avenir comme quelque chose à construire, et donc de se projeter dans des lendemains fictifs. À leur manière, Mavrikakis et Toussaint nous parlent des scénarios que nous produisons, pour parvenir à faire sens de la réalité. Mais la littérature, laissent entendre les deux romans, si elle permet de mieux comprendre le monde, peut aussi s’y substituer et en brouiller la vision ; celui ou celle qui s’enfonce dans l’imaginaire et qui ne sait plus distinguer la fiction du réel semble courir le danger de s’y perdre. Par là, tant La clé USB que L’annexe affirment que la fiction est puissante, qu’elle détient un pouvoir – qu’il soit salutaire ou pernicieux – sur un monde et un avenir toujours à saisir, à décrypter.