De marionnettes, d’anthropophagie et d’abjection

Jerk, solo pour un marionnettiste, texte de Dennis Cooper (traduit de l’américain par Emmelene Landon); conception et mise en scène de Gisèle Vienne, en collaboration avec Jonathan Capdevielle; interprétation de Jonathan Capdevielle, production déléguée DACM avec la collaboration du Quartz – Scène nationale de Brest. Présenté à l’Usine C, du 17 au 21 janvier 2017.

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Au début des années 1970, Dean Corll se fait connaître pour ce que les médias nommeront plus tard « The Houston Mass Murders ». Accompagné de deux jeunes complices, Elmer Wayne Henley et David Brooks, il perpètre entre 27 et 29 meurtres d’adolescents. Voilà pour le fait divers qu’adaptent librement, dans Jerk, Gisèle Vienne et Dennis Cooper, en collaboration avec l’interprète Jonathan Capdevielle. Narrés au présent de l’événement par un David Brooks purgeant une peine de prison à vie, ce sont les derniers crimes de cette série qui devait se terminer par le meurtre de Corll par Henley en 1973 que met en scène le solo pour marionnettiste. Après trois ans d’arrêt, la pièce réinvestit à guichet fermé la petite salle de l’Usine C, laissant un trouble palpable dans son sillage.

Corps à posséder

Au centre de la scène – vide, à l’exception d’une chaise, de quelques marionnettes et d’une radio –, Capdevielle crée une spirale « méta » par laquelle le spectateur peut difficilement éviter d’être avalé : doublement témoin (des meurtres qu’il filmait « pour la postérité » et de l’expérience perverse que sa réhabilitation institutionnelle lui prescrit de raconter dans une production théâtrale), David Brooks est aussi un guignol vide qui dédouble son rôle de marionnettiste puisque les poupées auxquelles il prête sa voix font à leur tour parler les morts.

Assistant au témoignage de Brooks, nous sommes d’emblée identifiés aux étudiants d’un séminaire de psychanalyse venus voir ce spectacle-confession. Si le premier extrait du « fanzine » de David Brooks, intitulé Deux textes pour un spectacle de marionnettes, qui nous est remis à l’entrée laisse entrevoir la situation initiale dans laquelle nous serons plongés, l’impression d’une proximité trop profonde avec l’univers intime du jeune homme déferle sur nous comme une vague asphyxiante lorsque celui-ci débute son spectacle par une exhibition aussi visuelle qu’auditive du fisting d’un cadavre par la marionnette représentant Corll, le maître du trio : les sons de succion semblent interminables, les scènes s’enchaînent... De la première rangée, l’unique faisceau lumineux qui éclaire le comédien crée un effet hypnotisant et perturbant.

« La poupée matérialise un antagonisme dramatique, celui d’un corps qui fait le lien entre l’érotisme et la mort », exprime Gisèle Vienne dans la documentation de l’Usine C. Non seulement poupées, mais marionnettes à main, elles sont dans Jerk à la fois altérité pure et corps-objet dont prendre possession, espace vide à pénétrer et à combler de fantasme et lieu de la perte de soi, absence à faire parler et spectre hantant. Car c’est bien la possession pleine et entière de l’autre qui est au cœur du dispositif pervers du trio de personnages, auxquels Capdevielle prête tour à tour sa voix, en plus de produire celle, fantomatique, des victimes.

Or, comment posséder quelqu’un, dans la complexité de son individualité humaine ? Dans son fanzine, Brooks attribue ces mots à Corll :

« [...] je me suis fait avoir... comme si le fait de tuer ces garçons était une sorte... d’accomplissement. Seulement je me suis rendu compte aujourd’hui qu’il y a une tonne de bordel qui se passe dans leurs têtes quand nous les tuons. Pendant tout ce temps je me dis seulement : ils sont mignons, un point c’est tout. Les tuer, c’est comme... la grande fin. Mais je me suis rendu compte aujourd’hui que nous ne les avons pas... connus du tout. Pas un seul. Alors c’est comme s’ils ne nous appartenaient pas, même pas morts. Ils nous ont échappés. »

Anthropophagie et schizophrénie

En tant que déclencheur de l’ultime crescendo de folie à laquelle nous convie Brooks, ce désir de l’absolue pénétration condamné à demeurer inassouvi se devait d’être évoqué dans la pièce. Mais trêve de paroles, les mots font piètre figure mesurés à l’organicité du ventriloque lorsque vient le moment de performer cette pulsion de possession qui pousse à tuer pour absorber l’autre : désir anthropophage. 

Instants exténuants où l’on entend les personnages sucer sexes et anus de victimes et de bourreaux, scènes de fisting de cadavres réfléchies dans les corps des marionnettes remplies par les mains de Brooks, bruit du couteau pénétrant les chairs visqueuses, salive qui coule de la bouche du narrateur et sons de fluides corporels qui s’échappent : tout ce qui est ici sensible suggère l’interpénétration des différents personnages. C’est un point de non-retour où le spectateur se retrouve prisonnier, possédé lui aussi par Brooks, lequel manipule son attention et ses réactions (membres crispés et légère nausée) comme un autre pantin.

D’autant plus troublante qu’elle agit toujours dans la suggestion (forçant ainsi une certaine participation de l’imagination spectatrice), cette surreprésentation des orifices corporels nous aspire dans ceux de Brooks, au lieu de ses fantasmes et souvenirs macabres : rarement aura-t-on eu l’impression de se trouver autant dans le comédien, dans sa chair bien plus que dans sa tête. L’ampleur de l’inquiétante étrangeté qui nous domine s’accroît encore lorsque celui-ci se dépouille de ses marionnettes, dont les cadavres gisent à ses pieds, pour terminer sa narration dans une prodigieuse performance de ventriloque. De tous les actes que nous entendons comme s’ils se produisaient devant nous (et il s’agit bien ici du geste davantage que du discours des personnages, éminemment restreint), nous ne verrons le déroulement que sur le visage du comédien, qui n’aura jamais ouvert la bouche.

Postface

Dans une sorte de postface à la pièce, on entend une voix hors champ lire une analyse aux tendances psychanalytiques du discours de Brooks faite par l’un des élèves ayant assisté à son spectacle. Le décalage de ces propos avec l’expérience sensorielle vécue est frappant : le discours rationnel n’a pas sa place dans le monde du fantasme pervers qui vient de se dérouler pendant une heure dans le huis clos de la petite salle de l’Usine C. Du jerk au jerking off, le titre de la pièce demeure désagréablement collé à notre peau dans toute l’abjection de sa plasticité sémantique...

crédit photos : Alain Monot