Bègues blancs d’Amérique

Mathieu Denis et Simon Lavoie, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, Art & Essai, 2017, 183 minutes

///

Alors que des acteurs de la grève étudiante de 2012 pourfendent Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau pour avoir « dessin[é] grossièrement certains des aspects les plus fondamentaux de [leur] mouvement, tout en passant complètement sous silence [leur] volonté de construire un mouvement populaire, inclusif et démocratique » et que ses deux réalisateurs essuient menaces et commentaires dont sont exemptés nos plus vils politiciens, prenons le pari d’aborder ce film controversé en tant qu’objet cinématographique, composé de plans, de mouvements de caméra, de choix de mise en scène. Bref, en tant qu’œuvre d’art plutôt qu’en tant que pamphlet politique. Gardons en tête ce récent commentaire du coréalisateur Mathieu Denis, émis au terme des deux premières projections du film au Festival international du film de Berlin : « À Berlin, on s’est retrouvés devant un public détaché des événements de 2012, qui a abordé ça comme une œuvre à part entière, ce qui nous ramène à ce que ce film est avant tout. »

Il est tout de même laborieux d’appréhender avec neutralité la raideur du film – quatre jeunes militants, frustrés par le dénouement de la grève susnommée, fondent une cellule révolutionnaire qui sombrera dans la violence – tant tout ce qu’il installe relève de registres grotesques ou tragiques, de surcroit dans un contexte sociopolitique bien précis, celui du Québec moderne ben-moi-j’mets-mon-drapeau-en-berne. Exténuant (trois heures et des poussières), foisonnant de citations bigarrées (Aimé Césaire, John Cale, Josée Yvon, Pierre Kropotkine) et parfois aberrantes (j’y reviendrai), CQFLRAMNFQSCUT (fallait tenter la siglaison) est mû par une énergie nihiliste, à la fois repoussante et magnétique. Écarter le film du revers de la main, pour des raisons idéologiques entre autres, équivaudrait à rejeter en bloc l’intelligence furieuse qui le traverse par bouts et le savoir-faire qui l’anime. Le considérer comme le plus grand film québécois depuis la sortie en 2011 de Laurentie, du même duo, reviendrait à faire abstraction de la bêtise dont il se drape ailleurs avec un aplomb confondant.

D’un appartement sombre et délabré au cœur de Montréal, Klas Batalo (Gabrielle Tremblay), Giutizia (Charlotte Aubin), Tumulto (Laurent Bélanger) et Ordine Nuovo (Emmanuelle Lussier-Martinez) fomentent des coups, rapprochant d’abord leur groupuscule de l’Internationale situationniste. Ils vont peindre, par exemple, sur des panneaux publicitaires à l’entrée du pont Jacques-Cartier, « Le peuple ne sait pas encore qu’il est malheureux. Nous allons le lui apprendre ! », cette prétention adolescente de vouloir éveiller les consciences pouvant symboliser à elle seule toute l’entreprise de Denis et Lavoie. Les premières actions du groupe ne trouveront aucune résonnance dans une société où les questions les plus cruciales sont celles demandées à 100 Québécois et Québécoises dans le cadre de La guerre des clans. Devant l’indifférence, ne restera plus qu’à augmenter la mise. À préparer les cocktails Molotov. À crier jusqu’à faire écho.

L’arbre qui cache la forêt

Comme ils l’ont répété à de nombreuses reprises, Denis et Lavoie refusent de prendre position, mais exposent de l’extérieur – ou d’au-dessus – la somme de leurs observations sur le Québec d’aujourd’hui. Mais il s’agit surtout pour eux d’une occasion d’entretenir ou d’exacerber les clivages d’usage (gauche pouilleuse contre droite poubelle, parents individualistes contre enfants ingrats, néolibéralisme sauvage contre anarchisme socialisme, etc.) en les plantant sur un échiquier qui, à bien y regarder, a plutôt l’air d’un champ miné d’avance. Devant le brouillage de toute forme de positionnement – il n’est jamais clair si Denis et Lavoie glorifient ou admonestent leurs personnages –, le spectateur est laissé à lui-même et, forcément, prêtera aux réalisateurs des intentions en concordance avec ses propres opinions. Tous, autant les personnages que les spectateurs, sont confinés à leur rôle respectif jusqu’au lever du rideau, sans possibilité de le subvertir ou de s’en extirper.

L’ambigüité se voit incarnée par Klas Batalo, magnifiquement interprétée par Gabrielle Tremblay, transgenre contrainte de vendre son corps afin de subvenir aux besoins du groupe. La dualité sexuelle trouve écho dans les doutes qui assaillent la jeune militante, ceux-ci clairement visibles sur son visage lorsqu’elle converse à bâtons rompus avec une immigrante chinoise lors d’une scène d’épilation d’ores et déjà classique, ou lors d’un échange musclé avec un client vieillissant autour d’un recueil de textes de Rosa Luxemburg. Ces moments bienvenus questionnent, à défaut de l’objet du combat, les méthodes privilégiées (l’épée plutôt que la plume), mais peinent à respirer. Conscients que nuance et controverse ne font pas bon ménage – ils sont les premiers à dire qu’ils veulent brasser la cage –, Denis et Lavoie ne peuvent s’empêcher de tout gonfler, jusqu’à donner à l’ensemble la subtilité d’une caricature du 19e siècle.

La mise en scène, chirurgicale, enfonce le clou. Des toiles de Corno chez les parents de Giutizia aux plans condescendants de foules (moutons qui déambulent l’été sur la rue Saint-Denis ou célèbrent la Saint-Jean, joli contraste avec les images d’archives des manifestants, mais opposition néanmoins réductrice et malhonnête), en passant par les jeux de format d’écran et la superposition de textes agissant à titre de slogans : le patchwork déséquilibre, assomme, et, par accumulation, traduit une idée toute simple et pourtant d’une grande portée, à savoir que le Québec n’a jamais su vraiment se dire, sauf en grappillant ça et là des bouts de sens, et qu’il manque de héros, de maîtres à penser. Suffit de prendre en considération les extraits d’entrevue avec Hubert Aquin (l’échec de la révolution indépendantiste) et Jack Kerouac (que le Québec tente de s’approprier par tous les moyens) pour s’en convaincre.

Et question malhonnêteté, posons cette question ouvertement (sautez si vous n’avez pas vu le film) : si les quatre militants n’ont envoyé que de la farine au lieu d’anthrax aux différentes adresses gouvernementales au tiers du film, pourquoi les avoir montrés portant des masques alors qu’ils manipulaient la poudre inoffensive, insinuant un danger inexistant ? On nous répondra sans doute qu’au cinéma, comme pour n’importe quelle lutte, la fin justifie les moyens. D’ici, ce faux suspense orchestré rappelle la fameuse scène des douches de Schindler’s List. L’effet, recherché ou non par les réalisateurs, est le même : les gens dans la salle sont fourvoyés et leur est instillée une idée excessive de l’engagement.

Le quatuor tente tant bien que mal de donner sens à son combat, l’appartement devenant scène de théâtre où récitations, danse et peinture se confondent. Nus, ils alignent les mots, mais ne savent pas quoi en faire ; ils détruisent et s’agitent jusqu’à l’autodestruction, mais leurs gestes demeurent sans portée, ignorés ou incompris. Et ces signes accumulés, qu’on se dessinera sur la peau, deviendront statiques, désincarnés. Ils s’estomperont peu à peu, ou se consumeront par le feu pour devenir de la cendre. Jamais Ceux qui font les révolutions… ne se confronte réellement au monde. Ironiquement, c’est ainsi qu’il a su provoquer autant de débats et de discussions.