Attention livres terrorisants

15 octobre 2015

Une autre rentrée littéraire passe. Discrète dans le spectacle électoral. Peut-être n’avez-vous rien remarqué, mais elle a quelque chose de spécial. C’est la première rentrée littéraire depuis l’adoption au Canada de la Loi antiterroriste de 2015[1]. Elle fait naitre en sifflotant des livres plus louches encore que d’habitude : des livres « rendant accessible la propagande terroriste » ou « conseillant » carrément le terrorisme.

L’invention de ce nouveau crime ne semble pas avoir modifié les pratiques éditoriales. Il faut dire que, déjà, les moyens de poursuivre les auteur.e.s pour leurs écrits ne manquaient pas. Et puis, si nous savons vaguement que cette nouvelle disposition de la loi est un cauchemar potentiel pour qui accorde de l’importance aux mots, bien malin qui pourrait nous dire comment la respecter. Le message qu’en retiennent les personnes raisonnables désireuses de respecter la loi, c’est surtout une menace autoritaire planante.

En éditrice raisonnable désireuse d’éviter les problèmes, j’ai donc lu la prose des législateurs du Parti conservateur, en m’attardant aux passages qui concernent l’édition (mais cela ne  m’empêche pas de remarquer le reste, notamment la scandaleuse étendue des pouvoir que cette loi octroie aux différents corps policiers et la manière dont elle légitime leurs jugements, leurs peurs, leurs préjugés, même les plus grossièrement racistes). J’y apprends ceci :

83.221 (1) Est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement maximal de cinq ans, quiconque, sciemment, par la communication de déclarations, préconise ou fomente la perpétration d’infractions de terrorisme en général […] sachant que la communication entraînera la perpétration de l’une de ces infractions ou sans se soucier du fait que la communication puisse ou non entraîner la perpétration de l’une de ces infractions.

Notons que l’accusation se passe de dommages (et même l’intention de nuire perd soudainement de son importance en fin de phrase). Suit un récit de ce qu’il arriverait aux personnes qui diffusent ou rédigent la littérature terroriste. Un juge pourrait ordonner, s’il « a des motifs raisonnables de croire qu’il existe une matière - constituant de la propagande terroriste ou contenant des données qui rendent la propagande terroriste accessible », faire saisir des ordinateurs, exiger que « la matière » jugée dangereuse soit « effacée » et « détruite » (ce qui, dans le cas d’une publication web, est un engagement pratiquement impossible à tenir…).

Les littéraires pointilleux se demanderont ce qui est considéré comme terroriste (afin de ne pas le diffuser malencontreusement bien sûr). La « propagande terroriste », c’est  : « Tout écrit, signe, représentation visible ou enregistrement sonore qui préconise ou fomente la perpétration d’infractions de terrorisme en général […] ou qui conseille la perpétration d’une infraction de terrorisme ». Il faut savoir que la loi C-51 change un certain nombre de choses dans ce qui est considéré comme terroriste et que l’idée de terrorisme devient d’une complexité étourdissante. Je comprends notamment que les actes commis dans un but politique et qui peuvent intimider la population canadienne n’ont maintenant qu’à nuire au gouvernement et à ses infrastructures pour être considérés comme terroristes.

Si vous êtes anticapitalistes ou écolos, si vous défendez des idées d’émancipation qui visent à redéfinir les institutions canadiennes, par exemple si vous êtes impliqué.e.s dans le mouvement Idle no more, ou alors si vous faites la grève de la poste ou une pièce de théâtre militant devant le parlement, bref, si vous exprimez votre désaccord (même par des propos pacifistes, puisque notre gouvernement a des intentions guerrières) de manière dérangeante, vous en êtes. Pas besoin de la loi des mesures de guerre pour arrêter d’un coup tout un mouvement politique. Plusieurs de mes collègues se féliciteront, pour une fois, que les flics ne lisent pas plus de livres.

Avec ce texte, notre gouvernement se montre solidaire de plusieurs autres États qui ont adopté récemment des lois semblables, dans une vaste opération de réduction et d’uniformisation du vocabulaire, justifiée par la lutte au terrorisme international. L’attaque à la liberté d’expression est si catégorique, si peu démocratique, qu’elle dépasse notre capacité de réponse. Nous attendons, hébété.e.s, que les intellectuel.le.s et les activistes tombent pour y croire. Mais nous attendons pour rien, car ils et elles sont déjà criminalisé.e.s. Il n’y aura probablement pas ce premier procès pour terrorisme, ce premier « cas 51 » qui serait étudié par un juge, dont nous débattrions pendant des mois. Nous constatons, simplement, un rétrécissement de l’espace. Mais réalisons-nous bien tout ce qui change, et ce que nous perdons à mesure que s’épaississent les interdits ?

Voyons-nous bien tout ce que la réécriture sécuritaire transforme ? Les actions répréhensibles, préconiser, fomenter, conseiller, rendre accessible, décrivent la base du travail intellectuel. Elles évoquent des procès célèbres… Je ne trouve pas le mot incitation, mais je l’entends quand même, cette incitation au terrorisme pour laquelle l’écrivain Erri de Luca connaîtra sa sentence le 19 octobre prochain. Écrire, c’est toujours un peu un crime d’incitation, nous fait-il comprendre. En effet, s’il est puni, c’est, d’une certaine façon, « à la place » de tou.te.s les écrivain.e.s, pour un crime que nous signons tous et toutes. Si l’exemple ne nous effraie pas trop, si on ne nous enlève pas les moyens de la parole, nous continuerons, puisque « la parole contraire est un devoir avant d’être un droit. » Mais nous avons bien compris que notre métier est dorénavant suspect. Difficile de prétendre que la surveillance ne nous atteint pas.

Qui menace quoi ?

On pourrait croire que la diffusion d’idées terroristes est une nouvelle appellation pour la menace. La menace évoque un puissant, un violent, qui intimiderait les plus faibles. Or, la lutte au terrorisme désigne les plus faibles, les marginaux, les anormaux (même ceux dont l’action consiste précisément à lutter contre leur exclusion) ; elle cible un certain type d’idées. C’est le profilage comme programme. (L’auteur du tract est noir, ou porte un nom arabe ? Alors, sa critique sera plus susceptible d’être lue comme terroriste.) La fomentation de terrorisme rappelle davantage la conspiration séditieuse, dont plusieurs personnes admirables ont été accusées, comme Madeleine Parent ou Pierre Vallières. Mais le nouvel emballage de la sédition change son sens (j’entends par là sa direction). Grâce au fabuleux renversement lexical de la lutte au terrorisme, la critique des institutions canadiennes se trouve transformée en menace à sa population. Les indépendantistes ne menacent plus l’équilibre économique canadien ou les symboles de la monarchie, non : ils constituent un danger pour la population fédéraliste. La traque du terroriste prétend ainsi protéger la population. Les gouvernements s’épargnent les remises en question et se transforment sauveurs. C’est pour notre bien, notre sécurité, qu’on nous bâillonne.

On reconnaît là le style rétro-populiste en vogue chez nos dirigeants et si caractéristique de Stephen Harper. Le gouvernement au-dessus du peuple, « bon père de famille sévère mais bienveillant », octroie des permissions, pour lesquelles il attend notre gratitude. (Cette attitude ne va pas sans un machisme vieillot qui traite les femmes comme des mères potentielles ou des demoiselles en détresse, et préfère de loin les femmes libérées aux femmes libres[2]…) Dans le cas de C-51, le pleutre chevalier accuse ses adversaires de sorcellerie pour les faire jeter au cachot. Après tout, le terroriste, c’est la sorcière contemporaine, comme disait Silvia Federici.

Ce n’est pas tant qu’on a peur de nous, mais qu’on veut que nous ayons peur (de nous-mêmes). Et dans ce projet, nous nous enrôlons volontairement. Sans que le moindre procès ne soit nécessaire, la surveillance « citoyenne » gratuite augmente d’un cran. Les mises en demeure, les dénonciations, les rappels à l’ordre fusent. Nous nous rapportons, sur les médias sociaux, nous nous méfions, nous désolidarisons. On croirait en effet que nous sommes terrorisés.

Nous retenons notre souffle jusqu’aux élections, qui font espérer un peu d’air frais. Nous sommes nombreux à espérer que cette loi soit abandonnée au plus vite, mais il y a fort à parier que l’intention de contrôler la parole restera. Si notre société souhaite soigner le débat, limiter les effets des paroles violentes et apaiser les confrontations idéologiques, elle devrait considérer avec sérieux les gens qui font des mots un métier, s’inquiéter du sort des journalistes et des professeur.e.s, s’intéresser à ses écrivain.e.s et ses maisons d’édition. Or, à voir comme nos gouvernements s’acharnent sur toutes les institutions de culture et d’éducation, on voit bien qu’il ne faudra pas compter sur eux. Pour défendre la liberté d’expression, nous continuerons donc à faire notre travail de notre mieux, selon notre bon jugement éditorial et non selon les critères du droit, comme une occupation du texte.

crédit photo : La Presse


[1] C’est son petit nom. Le Bill C-51 concerne en fait de nombreux textes de loi (Loi édictant la Loi sur la communication d’information ayant trait à la sécurité du Canada et la Loi sur la sûreté des déplacements aériens, modifiant le Code criminel, la Loi sur le Service canadien du renseignement de sécurité et la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés et apportant des modifications connexes et corrélatives à d’autres lois.)

[2] Bon mot de Françoise Collin, qu’on trouvera dans L’anthologie québécoise